Traduction

mardi 2 décembre 2014

Extraits Mésaventures


(Entre parenthèses se trouvent les références du mot ou des phrases. Références normalement inscrites en bas de page dans le livre.)


1731, Écosse

- Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée.
Allongé à plat ventre dans l’herbe, Ron observait le troupeau, s’offrant à eux.
Adhamh, à ses côtés, sourit.
- Aurais-tu peur ?
- Mph. Plus de la réaction de ton père que du clan Macgregor, ou même de ces habits rouges. Quand il saura qu’en fait de randonnée à cheval on était partis en raid, il va me tuer.
- Il ne peut tuer mon futur bras droit. Non. Il fera juste en sorte de te casser quelques os, c’est tout !
Le visage de Ron s’assombrit. Son jeune ami, lui, se retourna sur le dos. Les étoiles de cette nuit d’été brillaient avec intensité.
- Tu crois que Sàra peut regarder le même ciel que nous là-bas ?
Cela faisait longtemps ! Henderson se renversa à son tour.  
- Bon sang, Adhamh ! Quand vas-tu te décider à l’oublier ? 
- Jamais.
Dix ans. C’était le nombre d’années qu’il ne l’avait vue. Dix ans qu’il avait tué son premier homme, un déserteur. Son père et le clan avaient fait le nécessaire pour qu’aucun corps ne puisse être découvert. Traîtres à la Couronne ou pas, ces assassins restaient des sujets anglais. Un Écossais portant atteinte à leurs vies, pour quelque raison que ce soit, subissait, sans recours possible, la peine de mort.
L’enterrement des Macdonald, par contre, s’était passé dans la plus stricte tradition. Puis, deux semaines après le drame, l’oncle de Sàra était arrivé au village, pour l’emmener sur cette autre île. Elle avait à peine eu le temps de venir lui offrir son premier baiser... sur la joue.
- L’Irlande. Si au moins j’étais sûr qu’elle me revienne.
- Si tu crois qu’elle n’est pas déjà mariée, c’est que tu es stupide !
- Non. Je sais qu’elle est seule.
Ron soupira. Ainsi donc, son petit frère avait rêvé de Macdonald.
- Tu l’as vue ? Je veux dire que... Tu as eu une de tes visions ?
Adhamh n’avait confié ce qui l’avait poussé ce fameux jour qu’à Henderson. Il n’avait pas osé l’avouer à aucun de ses parents, à l’époque.
- Ce ne sont pas des visions.
- Des images qui te montrent un avenir proche, moi j’appelle ça des visions.
- Mph. Si au moins elles pouvaient me montrer mon futur...
Tout d’un coup MacSorley empoigna sa dague. Ron avait fait de même.
Les hautes herbes s’écartèrent. À la vue des lames, Iain se statufia.
- Tout doux ! Ce n’est que moi !
- Si tu tiens à te faire tuer, recommence à vouloir nous surprendre.
Le nouveau venu sourit à l’homme, aux yeux vairons, lui ayant sifflé ces mots. Il continua à ramper jusqu’à ses deux complices, avant de s’allonger à leurs côtés et se faire questionner.
- Alors ?
- Il y a dans les quatre-vingts bêtes.
- Bon sang ! Quatre-vingts, tu dis ? Mais où on va les mettre ? 
Adhamh, affichant un sourire satisfait, se tourna vers Henderson. 
- Plus des trois quarts serviront à renouveler le troupeau du clan. Quant aux autres, elles seront bonnes à déguster au ceilidh (fête écossaise) d'après-demain.


***

   
- Trobhad, a bhoireannaich ! (Viens, femme !) 
Ron tira sur le bras de la jeune fille pour la faire marcher derrière lui.
Celle-ci se rebiffa.
- Lâchez-moi, sale voleur !
L’homme fit prestement volte-face et plaqua sa paume contre la bouche criarde. La belle tenta de le mordre.
- Boisceall ! (Sauvagesse !)
Henderson emprisonna alors la taille, de la prise, de son bras libre. Sa main resta sur les lèvres de l’inconnue, bougonnant des expressions familières étouffées. Puis, l’Écossais souleva la charmante afin de rejoindre plus rapidement Adhamh. Ce dernier l’attendait, impatiemment, près de leurs chevaux.
- Mais qu’est-ce que tu fous ?
- J’ai capturé une espionne.
MacSorley lorgna le paquet de tissus gesticulant contre le corps de son ami.
- C’est quoi ça ?
- Une banaibhistear duhb. (Une furie noire.)
Le jeune Highlander s'approcha au plus près, tout en faisant attention aux lancers de jambes de la donzelle.
D’un coup, cette dernière tenta de le griffer.
- Si tu tiens à vivre, je te conseille de te tenir tranquille et de ne rien faire de stupide.
La voix lui chuchotant ces mots était grave, dure, ne présageant rien de bon. Catherine en fut tétanisée. Qu’allaient faire ces sauvages ? Elle regrettait amèrement maintenant d’avoir voulu jouer à la gardienne des biens de son père, ce soir. Dire que tout le monde croyait qu’elle dormait bien docilement dans son lit. Personne ne saurait où venir chercher son corps. Car il était certain que ces hommes allaient la tuer. Il fallait gagner du temps. Juste assez pour qu’elle trouve comment fuir.
- As-tu compris ce que j’ai dit ?
La jouvencelle remua la tête de bas en haut.
Ron retira doucement sa paume. Aucun son ne sortant de ces lèvres fines, il ramena sa main blessée à sa propre bouche.
- Cette femme m’a mordu jusqu’à l’os ! Tu as une sacrée dentition, mo maiseag.
Une lame brilla alors devant les yeux de la jolie en question.
- Blesse encore mon ami et je me ferai une joie de t’enlever ces fichues dents une par une.
Catherine frissonna de peur. L’autre Écossais, la tenant encore contre lui, se raidit.
- Adhamh ?
- Elle est des leurs. Elle pue.
Là, c’était trop fort ! La femme hurla.
- Je suis une lady, monsieur. Et une lady se lave chaque jour que Dieu fait.
- Ça n’empêche pas ta peau de sentir l’Anglais à plein nez.
Ron posa aussitôt sa prisonnière à terre, avant de la tirer derrière lui. La voix de son jeune ami avait été plus que menaçante.
- Fan sàmhach, Adhamh ! (Reste calme, Adam !)
- Ils m’ont volé Sàra ! Fais ami avec ces satanées tuniques rouges, et tu en deviendras mon ennemi.
Le ton était empreint de haine. Instinctivement, Henderson ferma sa main sur la garde de sa dague. Mais son frère semblait ailleurs, à une autre époque. MacSorley le menaçait de son poignard. Ron ne sourcilla pas. Serein, il avança jusqu’à avoir la pointe de la lame contre son thorax.
- Mo bràthair ? (Mon frère ?)
Comme soudain réveillé d’un cauchemar, ce dernier recula précipitamment, baissant son arme. Il figea un long moment son regard aux iris vairons. Puis, il tourna le dos à l’homme.
Catherine en profita pour soulever sa robe et courir.
Henderson allait se précipiter à ses trousses mais se ravisa. À la place, il se dirigea vers les chevaux et, enfourchant le sien :
- Le troupeau et les autres sont assez loin maintenant. On peut aller les rejoindre sans crainte avant que la lady ne donne l’alerte.
Adhamh ne broncha pas.
- Hé ? T’es devenu sourd ou tu tiens à te faire pendre ?
- Math mi.
C’était bien la première fois que MacSorley demandait pardon. Son compagnon en resta quelques secondes sans voix.
- Allons ! On n’a pas le temps pour ces bêtises ! Grimpe ! 
Le jeune Highlander, faisant volte-face, ouvrit la bouche pour rétorquer. Il resta toutefois béat devant le regard de son comparse arborant une désinvolture totale. D’un geste sec, il saisit les brides de son cheval, ce même étalon l’ayant désarçonné dix ans plus tôt, et étant, en fait, un cadeau de son père pour lui. Il sauta en selle. Les montures, à la demande de leurs cavaliers, s’élancèrent au triple galop.


***


- Hop, hop, hop !
Ron saisit le verre de la main de son frère.
Adhamh s’en renfrogna.
- Si je suis assez âgé pour aller faire des raids, je le suis pour boire de l’alcool.
- Commence donc par du fion (vin, en gaélique). Tu as tout le temps pour te ramoner la gorge avec du whisky.
MacSorley soupira.
- Pendant que t’y es, tu ne voudrais pas me le donner en tétée ?
Henderson sourit fugacement avant d’afficher un visage fermé.
- Ne me tente pas, Adhamh.
- Qu’est-ce qui se passe ici ?
Calum se positionna entre les deux hommes tel un rempart. Il sentait une tension perdurer entre eux, depuis leur retour. Maintenant, ils se toisaient en silence, sans vraiment le voir. Ils étaient aussi grands que lui. Leur musculature était conséquente à leur taille. Malgré ses seize ans passés d’un mois, son fils avait la stature d’un adulte. Sa voix, à peine éraillée par la mue, était plus grave que la sienne. Toutefois, son adolescence n’étant pas finie, Adhamh avait des réactions enfantines, par instants, le rendant imprévisible. Il en imposait souvent aux autres jeunes, de par sa position de futur chef de clan. Calum n’appréciait guère cela. Surtout que son rejeton avait la fâcheuse tendance à les embarquer dans des aventures plus ou moins dangereuses. D’ailleurs, la dernière opération, il l’avait appris ce soir, était l’une de ses idées.
- Adhamh ? Je dois te parler.
Et, sans plus de cérémonie, il entraîna son fils loin du ceilidh.


***


- Que comptes-tu faire la prochaine fois ? Voler George (George II, roi du territoire britannique), lui même ?
La voix de Calum tonnait. Mais, Adhamh n’avait plus cette peur de lui, du moins s’était-elle atténuée au fil des ans.
- Si j’en ai l’occasion, ne crois pas que je la louperai ! 
- Tiens-tu tant que ça à mourir ?
Le jeune Écossais baissa les yeux. Bon sang ! Comment son père avait réussi à savoir que ce fichu troupeau appartenait à un de ces foutus lords anglais de passage ? Le chef l’avait emmené jusque derrière les écuries, hors de vue. La musique de la fête se faisait à peine entendre. Il n’y avait que les chevaux qui piaffaient dans les box, montrant ainsi leur mécontentement de ce remue-ménage à proximité.
- Macgregor ! Tout ça, c’est de sa faute ! Pourquoi donne-t-il l’hospitalité à ces satanés habits rouges ?
Le père se radoucit.
- Macgregor tente de faire survivre ses hommes.  
- Il les vend au diable !
Calum soupira.
- Sais-tu, fils, combien il reste de membres de ce clan ? 
Adhamh, stupéfait, ne voulant croire le pire, fixa l’homme en face de lui.
- De... de quoi parles-tu ?
- Le clan est terrassé par la famine et les maladies. J’ai appris, il y a une semaine, que le plus jeune fils de Macgregor, lui-même, avait été enterré, quelques jours auparavant.
Les yeux de l’adolescent s’agrandirent d’effroi.
- Bill ?
- ... C’est vrai que tu le connaissais.
- Il avait mon âge ! Comment ?
- Ce clan n’est pas des plus riches. Macgregor a emprunté de l’argent pour acheter des graines pour la culture et de nouvelles bêtes pour son cheptel. Mais la malchance l’a poursuivi. Une mauvaise récolte, une épidémie dans le troupeau et ce rude hiver pour couronner le tout. Il n’a pu rembourser son prêt qu’en vendant le restant de ses meilleures brebis à un lord anglais.
- Celles que j’ai...
- Elles étaient déjà vendues donc elles ne lui appartenaient plus et n’étaient plus sous sa responsabilité. Tes renseignements étaient bons, là-dessus. De toute façon, ces habits rouges ne sauraient faire confiance, pour la garde de leurs biens, à aucun Écossais.
- Mph.
- Mais ce qui m’inquiète, c’est que le lord veut la tête de celui qui a malmené sa chère et tendre fille.
Le jeune homme rugit.
- Comment ça « malmené » ? Cette donzelle a failli m’arracher les yeux avec ses griffes. Elle a planté ses crocs dans la main de Ron, et... Et puis d’abord, qu’est-ce que la belle fichait dehors, à cette heure-ci, et seule qui plus est ? Ce lord de pacotille ferait mieux de s’évertuer à élever convenablement sa fillette et de lui apprendre à se mettre au lit la nuit, comme toute pédante demoiselle de son rang, au lieu de chercher un bouc émissaire à ses frasques. Qu’il lui trouve un mari qui l’en débarrassera. Quant à nous, il devrait plutôt nous remercier de l’avoir protégée, durant ces dix minutes, contre les dangers de la nuit. Même si ce n’était pas intentionnel. 
Calum éclata de rire à la fin de cette tirade. 
Son fils s’en renfrogna, un premier temps. Cependant, l’hilarité de son père s’accentuant, Adhamh s’esclaffa à son tour.


***


- Père ?
- Gardez silence, ma fille. Je ne suis point encore calmé.
Leur carrosse choisit ce même moment pour rouler sur une ornière, les déséquilibrant légèrement. Catherine venait d’avouer au comte ce qui s’était vraiment passé onze jours auparavant, et la réaction d’un des fils de Gaël l’ayant courageusement protégée de son corps contre les menaces de son propre compère.
- C’était vraiment honorable de sa part.
- Honorable ?!
La voix de l’homme avait rugi.
- Un barbare n’a aucun sens de l’honneur ! 
La jeune femme en avait assez. Depuis qu’ils avaient quitté les terres des Macgregor, son cher papa avait harangué plus que nécessaire sa pauvre nourrice, assise à ses côtés, tête baissée en signe de soumission. Il avait été jusqu’à la menacer de la vendre.
- Et que savez-vous de l’honneur, vous qui payez les autres pour combattre à votre place dans les duels ? Savez-vous au moins tenir une lame, ou ne vous a-t-on appris qu’à rester assis derrière votre bureau afin d’arracher les biens d’honnêtes gens à coups de paperasse ? Ha non, excusez ma méprise, il est vrai que vous connaissez, aussi, la manière de dépuceler tout esclave malchanceux passant trop près de votre personne.
- Tais-toi !
C’était la première fois que son père prenait ce ton avec elle. Ce même ton avec lequel il ordonnait à ceux qui les servaient. De plus, il l’avait tutoyée comme il tutoyait ses...
- Mais pour qui me prenez-vous ? Une de vos esclaves ?
Catherine n’avait pu s’empêcher de se révolter. Le regard que l’homme posa sur elle la pétrifia. La voix mâle lui déclarant une soudaine vérité la statufia. 
- Et de quel ventre crois-tu être sortie, ma fille ?
Les yeux cobalt, s’embuant à ces mots tout en continuant à le scruter, eurent l’effet d’un électrochoc sur le comte. L’immense douleur lui perforant le cœur lui fit ramener sa main à son thorax. Il vit le regard de son « ange » s’affoler, la fine bouche s’ouvrir, avant que tout devienne sombre et silencieux.


***
 

- Où comptes-tu aller, à cette heure-ci ? 
Ron s’était positionné devant l’étalon d’Adhamh.
- Là où bon me semble. Je n’ai pas à te rendre compte de quoi que ce soit.
Henderson affermit son regard. Cela commençait à suffire. Deux jours après le ceilidh, la tension entre lui et son frère n’avait toujours pas faibli. Cette fois, la colère lui prit. Sans laisser la moindre chance à MacSorley de réagir, il le désarçonna de sa monture.
Ce dernier eut alors à peine le temps de se redresser qu’un poing s’abattit sur sa mâchoire, le renvoyant à terre.
- Je ne suis pas ton valet, Adhamh ! Je ne te laisserai jamais me traiter comme tel !
- Et qui crois-tu être pour oser me traiter de la sorte ?  
- Il est l’homme prêt à donner sa vie pour te protéger.
MacSorley se releva prestement et fit volte-face. Calum se tenait devant lui, ses yeux sombres le scrutant durement. Il n’avait pas senti sa présence et cela l’irrita au point de...
- C’est une affaire entre lui et moi, tu n’as pas à t’en mêler. Quant à avoir une nounou, j’ai passé l’âge.
Il ne vit que les deux grandes enjambées de son père, avant de se sentir soulevé, par le col, d’une forte poigne.
Ron, instinctivement, fit un pas vers eux, mais Niall, accompagnant son chef, posa sa main sur le pommeau de sa dague, lui signifiant ainsi de ne plus bouger.
Calum continuait à serrer sa prise.
- N’oublie jamais à qui tu causes avant de parler à tort et à travers, fils.
Puis, relâchant, enfin, Adhamh :  
- Rentre à la maison. 
D’un signe de tête, Calum indiqua à son escorte de suivre son rejeton toussotant.
Ce dernier, yeux baissés, une main sur sa gorge meurtrie, obéit sans mot dire.
Le chef attendit de voir disparaître les deux silhouettes avant de faire front à Henderson.
- Bien. Dis-moi ce qui s’est passé entre vous.  
L’homme interrogé soupira.
- Si au moins je le savais. Mais là, franchement, je n’en ai aucune idée. À moins que...
Ron fronça les sourcils. Se pouvait-il ? Un songe ? 
- À moins que quoi ?
Le jeune Highlander descendit le regard sur ses pieds. Il était connu, de tout le clan, que Calum pouvait lire dans l’âme d’un homme rien qu’en le fixant dans les yeux.
- Réponds.  
- Je ne peux pas.  
MacSorley sentit la sincérité du dire.  
- Pourquoi ?  
- J’ai fait une promesse.
Une promesse était sacrée pour tout Écossais se respectant. À ces mots, le chef sut qu’il ne pourrait rien tirer de plus sur cette brouille qu’en s’adressant au principal intéressé. Il donna alors une tape amicale sur l’épaule d’Henderson. Celui-ci releva la tête.
- Rentre chez toi. Ton père doit t’attendre.
Ron fit oui du menton. Mais, saisissant soudain les rênes du cheval :
- Je devrais peut-être le ramener...
- Ne t’inquiète pas. Je vais m’en occuper. Allez ! File !
     Calum avait déjà repris les brides. Après tout, il était encore trop secoué du manque de respect d'Adhamh à son égard, pour risquer de perdre une fois de plus son sang-froid face à lui en allant le questionner immédiatement. Il fallait, tout d'abord, qu'il se reprenne.

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