C’est un tort égal de pécher
par excès ou par défaut.
Paul-Henri
(homme)
- Tu es magnifique.
Des sentiments ? Oui, je
pense que j’en ai pour cet être. Je ne suis pourtant pas du genre à avoir une
relation sérieuse. La plupart de mes rencontres stoppent dès la première coucherie.
À ce moment, je trouve toujours une imperfection dans la nudité de mes
partenaires. Soit des hanches étroites, un fessier des plus plats, une verge
trop précoce, une virilité de l’acte soporifique sinon trop exubérante. Ou même
les mains moites, une forte odeur de transpiration, la bouche tantôt trop sèche
tantôt baveuse à l’extrême ce que mon propre membre érotique qualifie de
débandant. Pour en venir, que moi, Paul-Henri de Curso, fils de riches et
homosexuel depuis la maternelle, non seulement dois assurer mes trente-cinq
années de vie de rentier, parmi mes homologues huppés, dans les soirées
mondaines, mais aussi m’y trouver un nouveau compagnon chaque semaine. Oh, c’est d’une simplicité
enfantine de lever une inédite proie avec mon physique de rêve. Après tout, il
ne faut pas croire que, percevant une pension parentale de neuf mille
cent quarante-six euro et quatre-vingt-quatorze centimes par mois, je vais
rester à me vautrer sur mon canapé à ne rien faire. Non. Je suis, en fait, tout
ce qu’il y a d’actif. Chaque jour, je me rends dans ma salle de gym privée où
j’effectue des exercices de musculation afin d’éviter les poignées d’amour
qu’arborent certains de mes congénères. Puis, j’entreprends une dizaine de longueurs
dans ma piscine de trente mètres sur seize, avant de me plonger dans mon
jacuzzi pouvant contenir aisément cinq personnes. Je maintiens, ainsi, cette anatomie
de beauté fatale ayant, de surcroît, un minois aux traits virils des plus attrayants.
En tout cas, un soir de drague,
je rencontrais ce cher Grégoire Figère. Il m’est apparu soudainement, m’offrant
une flûte de champagne tout en m’invitant, d’emblée, à devenir son petit-ami.
De bonne apparence, avec de bonnes manières, cet homme est aussi des plus
expérimentés pour ce qui est de la contorsion des corps au milieu des draps. Et
c’est pour cette raison que j’ai décidé de tenir mon engagement, malgré la pénible obsession de ce partenaire à flirter avec
tout ce qui est mignon. Aussi, ce début d’après-midi, nous fêtons, tout
guillerets, nos deux mois en couple dans un des hôtels cinq étoiles appartenant
à ma famille.
- Mmh !... Tu es vraiment
jouissif.
Nous n’avons pas encore déjeuné,
et le baiser donné m’a ouvert l’appétit. Je commence à descendre la braguette du
dandy pour vérifier, de mes doigts agiles, la disposition de la mise en bouche.
Une poigne ferme stoppe, aussitôt, ma directive.
- Je ne suis pas en forme. Si on
laissait cela à un autre jour ?
- Tu es malade ? Tu n’as
pourtant pas l’air d’avoir de la fièvre. Du moins... pas ce genre de fièvre.
D’une tendre voix, j’ai ponctué
mon affirmation à l’oreille de mon amant. Ce dernier frissonne au contact de ma
langue à son lobe. Je le sais sensible d’ici. Tout en gardant mes yeux rivés
aux siens, je plie lentement mes genoux. Mes lèvres s’entrouvrent à
l’approche de l’organe convoité et dévoilé. Grégoire s’insurge, en grognant,
lorsque je me mets à ne titiller sa tige que de bises brèves. Je continue
pourtant à punir ce passif ayant tenté de fuir ses obligations envers ma
personne. D’un coup, ses interminables phalanges viennent emprisonner mon visage,
me faisant stopper net la torture.
- C’est bon.
La voix est hésitante.
- ... J’ai compris.
À cette affirmation, le corps se
courbe vers moi. Nos bouches se rencontrent à nouveau un long moment. Enfin, la
mienne est ramenée au plus près de l’apéritif.
- Si tu la veux, je te l’offre.
La gâterie est enrobée dès la
seconde. Mes mâchoires, au fil des années, habituées à s’étirer tel un
élastique, ont englobé l’amuse-gueule en son entier. Je commence la
dégustation stimulée par des gémissements de plaisir. Je la fais durer que quelques
minutes. M’opposant aux paumes me commandant de continuer, je libère la
collation détrempée et me redresse. Je m’attèle à
déboutonner, en redescendant sur moi-même, la chemise cachant une friandise
bâtie à souhait comme la mienne. Puis, je remonte la douceur en léchant chaque
vallon et mont la constituant. Finissant ainsi de me hisser, je me prépare à
croquer le tout aussi délicieux gosier dénudé que... Le cri de terreur voulant
s’échapper de ma gorge reste en suspens. Silencieusement, je fixe la couleur
inhabituelle s’exhibant à la base du cou. Mon immobilité doit s’éterniser
depuis un moment car l’homme gronde son impatience. Je perçois un mouvement de
bras. Ma tête est dirigée de force vers la veine tendue. Je contre vivement le
geste et me dégage.
- Lâche-moi !
Je m’assois lourdement sur le
bord du lit.
- Qu’est-ce qui te prend ?
Je suis dans tous mes états. Pourtant ma voix reste sereine.
- C’était qui ? Le petit
jeunot d’hier soir ?
- Comment...
- Suçon.
Une main vient rapidement cacher
la marque litigieuse. Trop tard. Il est hors de question qu’on me trompe impunément.
Je relève fièrement un faciès des plus graves afin de déclarer la rupture
définitive de cette longue union, décidément sans avenir. Un sourire enjôleur
se dessine sur celui du Casanova.
- Tu es tellement doué avec ta
bouche que j’en avais oublié la raison pour laquelle je ne souhaitais me
déshabiller.
Désarçonné par la réplique, je
reste pantois. Grégoire en profite pour avancer d’un pas et me renverser dos
au matelas. Crucifié et chevauché, je m’anime, me rebelle promptement. Après
tout, c’est moi l’actif dans ces cas-là.
- Qu’est-ce que t’espères ?
Tire-toi de là !
- Allez ! Tu ne vas pas me
faire une crise pour une blondinette aux formes extravagantes ?
Dégoutant ! C’est tout
simplement à vomir. Non seulement, j’ai été fait cocu, mais en plus c’est avec
une femme ?
- Espèce de...
Mon insulte est étouffée par
l’entrée impromptue d’un virulent organe, obstructif, dans ma bouche injurieuse.
- Ferme-la ! C’est de ta
faute si je suis dans cet état. Tu as insisté malgré mon refus. Maintenant,
finis ce que tu as commencé.
Le timbre n’a rien de charmeur.
Les doigts, se resserrant autours de mes poignets, vont me laisser des bleus.
L’homme, du même gabarit que moi quoique plus petit de hauteur, se fait lourd.
Abusivement agressées, mes muqueuses subissent des assauts devenant de plus en
plus violents. Je reste tétanisé par cette soudaine barbarie. Pourquoi je
n’arrive même plus à réfléchir clairement ? À me défendre ? Est-ce que, en
ce moment, moi, un viril musculeux athlète de presque deux mètres, suis en
train de me faire vio... violer ? Je ne peux y croire. C’est impossible !
Le fond de ma gorge est alors comblé et inondé d’une substance acre. J’en avale
une partie pour ne pas suffoquer. La virulence du geste a à peine duré, mais
sa brutalité m’a retourné. Cependant, reprenant tout aussi vite mes esprits et
le contrôle de mon corps, je mords fermement l’appendice finissant son largage.
Le hurlement de son propriétaire ranime mon orgueil. À mes poignets libérés, je
plie mes phalanges et envoie un uppercut dans le flanc de mon profanateur.
Celui-ci s’écroule sur le côté. J’en profite pour me redresser diligemment sur
mes pieds, me retourner et lui cracher le surplus du sperme engluant ma bouche.
D’un geste énergique, j’essuie mes lèvres souillées du revers de ma manche.
- Ne t’avise plus jamais de te
présenter devant moi, Grégoire Figère ! Et je te conseille de récupérer
promptement ton souffle pour partir au plus vite d’ici, avant la venue de la sécurité.
Sur ce, je quitte les lieux de ce
cauchemar. Survolté, j’emprunte les escaliers pour dévaler les six niveaux. À
cet instant, mon cerveau est envahi par des scènes de combats bruts où je
castagne mon abuseur. Ce dernier succombe, sous mes coups répétés, à chaque
round se ponctuant à chaque étage. Mon courroux monte d’un cran aux différents
affrontements. Je n’arrive à me calmer. On me bouscule. Obnubilé par mon imagination
déchaînée, je ne m’aperçois de mon arrivée au grand hall d’entrée qu’au heurt
involontaire d’un gringalet. Je lance un regard noir au malheureux qui en déglutit.
Je dois laisser sortir ce stress emmagasiné. Ce n’est pas quelques pensées de
brutalités pures qui vont m’apaiser. À cette sensation de supériorité face à
cette demi-portion, je serre les poings et les mâchoires, prêt à en découdre.
Tout se tait, du moins...
Zhen
(femme)
- Bonjour. J’ai réservé au nom de
Beaumont.
Pourquoi faut-il que ça arrive à
ce moment précis ? Dire que c’est un hôtel de luxe ! Si encore
c’était une pension de passes, je n’aurais pas été étonnée d’assister à un
accrochage entre mâles, mais là... Ne voulant pas avoir affaire avec ce
remue-ménage, je lorgne de mon air contrarié le réceptionniste ne bougeant
aucunement à ma demande et me fixant bouche bée. Mes yeux mitrailleurs ne
pouvant être perçus au-travers de mes lunettes noires, je persiste donc d’un
ton serein mais durci.
- Vous avez une chambre au nom de
Beaumont.
L’homme semble être atteint d’une
paralysie persistante. J’arbore, alors, mon plus beau sourire forcé. Ceux, de mon
entourage, me connaissant savent bien que cela ne présage rien de bon.
Toutefois aucun d’eux n’est présent pour en informer cet agent d’accueil.
- Clef. Chambre. Nom :
Beaumont.
- Brugin ? Veuillez servir
cette dame, je vous prie.
Le causeur de troubles, s’étant
détourné de son punching-ball vivant et avancé solennellement jusqu’à
l’extrémité du comptoir, a sommé l’employé d’agir. Contre toute attente,
ce dernier répond à l’ordre. Pianotant aisément sur son clavier, il trouve
enfin la réservation et m’en tend vivement la carte électronique.
- Voilà madame Beaumont. Désolé
pour l’attente. Votre suite est au dernier étage sur la gauche.
- Désirez-vous un portier,
madame ?
Ce blanc-bec, casseur d’ambiance,
me prend pour qui ? Et d’abord, de quoi se mêle-t-il ? Travaille-t-il
en ces lieux ? Peut-être est-ce le cas, après tout. Mais, aujourd’hui,
tout indique qu’il est en congé. Je décide, toutefois, de prendre la peine de lui
répondre poliment.
- J’ai des bras et sais m’en
servir, merci.
Paul-Henri
(homme)
- Comme il vous plaira.
L’ascenseur est par ici.
J’ai figé un sourire courtois sur
mon visage en l’informant du chemin à suivre, pour ne montrer, à cette femme
franche et hautaine, ma perversion à son égard. Non seulement, je suis en train
de passer une journée maudite, mais en plus je dois supporter le je m’en
foutisme de mes problèmes d’une des personnes présentes dans la salle. Je ne
suis pas habitué à cela... Et puis, qui garde des lunettes de soleil à
l’intérieur, franchement ? C’est d’une impolitesse ! Pourtant
cette Beaumont a un je ne sais quoi de fascinant. Peut-être est-ce dû à ce port
noble et cette assurance, se reflétant à chacun de ces mouvements. Quand elle
arrive à ma proximité, je la vois infiltrer et ressortir la main d’une poche du
long manteau cuir noir l’habillant. Celle-ci, munie d’un mouchoir, se plaque alors
contre mon thorax.
- Vestiges de fellation, des lèvres
au menton.
Le contact de cette paume sur mon
corps m’électrise. Le murmure de cette voix m’envoûte. Les paroles prononcées
me font rougir jusqu’à la racine des cheveux. Au souvenir de l’agression, mon
sternum se serre. Je déglutis. Un silence pesant s’est abattu de nouveau dans
la pièce. Je me sens mal. Des chuchotements recommencent à s’élever. Décidément,
cet après-midi va être pourri jusqu’à la dernière minute.
- Portez-moi ça.
Un sac de voyage m’est envoyé.
Mes bras le réceptionnent.
- On y va.
Obéissant, mes jambes avancent
vers l’ascenseur. Je n’arrive à relever la tête plus haut qu’au panoramique de
mes épaules. Un doigt appelle la cabine. Les portes de celle-ci
s’ouvrent presque aussitôt. Une petite poussée dans mon dos m’incite à les
passer. Arrivé au fond du réduit, je me retourne par automatisme, faisant face
à ces deux pans d’acier se refermant sur des regards écœurés.
Sauver la vie d’un homme,
c’est ajouter dix ans à la sienne.
Paul-Henri
(homme)
- Bon s...
Au
premier mouvement de la
montée, le corps de dos, d’à peine un mètre soixante-cinq, bascule
légèrement
vers l’arrière. La tête de la femme fixe les numéros des étages
s’allumant à chaque palier. Apparemment, celle-ci n’est pas du genre à
apprécier les
monte-charges et aurait, certainement, prisé une vitesse plus rapide.
Étrangement, je veux la rassurer, la prendre dans mes bras. À la place,
je
presse son bagage et y cache mon visage pour chasser toute idée
saugrenue. Il
y a un problème avec moi. Peut-être pas. Après tout, cette réaction
n’est
sûrement due qu’à mon envie de la remercier de m’avoir tiré d’une
mauvaise
passe. Cependant, mon cœur bat méchamment. Au "ding" de la destination
finale, il s’emballe carrément. Le petit pas sauteur arrivant sur la
moquette
du corridor me fait sourire. À la brève inspiration de la belle, pour
fêter son
retour sur ce sol fixe, je retiens un fou-rire. L’acier se referme,
gommant la
vue de la femme. J’en reste coït d’étonnement, esseulé. J’ai omis de
bouger de
la cabine dont les portes s’écartent tout aussi activement une seconde
plus
tard.
- Bon sang ! À quoi vous jouez ? Bougez de là et
n’oubliez pas mon sac.
J’acquiesce sans réfléchir.
Zhen
(femme)
- Ah ! C’est là !
La carte magnétique ouvre sans
problème la porte en bois couleur canari. J’en expire de soulagement et
pénètre dans le petit hall, tout en espérant ne pas retrouver cette teinte dans
les lieux. Je lance avec désinvolture la clef sur le guéridon, donne un coup
d’œil rapide sur la grande pièce, aux murs saumon, afin de m’assurer de ce qui
m’a été loué pour trois jours. Pour finir, je fais face à l’homme attendant
toujours dans le couloir. Je récupère hâtivement mon bagage.
- Merci.
Les yeux jais s’agrandissent.
Est-ce de surprise ou de tristesse ? De toute façon, je ne tiens à en
connaître la cause. Après tout j’ai déjà fait une b.a. des plus charitables,
auprès de ce gars, en le sauvant d’un « au mon dieu, je ne sais plus où me
mettre ». Je dépose tout de même mon sac à mes pieds pour lui tendre le
mouchoir offert quelques minutes plus tôt mais dédaigné par l’éhonté.
- Essuyez-vous avant de redescendre. Et gardez-le.
D’un geste timide, l’homme accepte
le tissu plié. Au même moment, ses iris noirs s’engorgent de larmes.
- Bon sang ! Mais qu’est-ce...
De tous les mâles entrecroisés
dans cet hôtel, il a fallu que je tombe sur le...
- Je... Je suis pas... un
pleurnichard !
Et, en plus, celui-ci se permet
de me voler les mots de la bouche. Cet empoté l’a crié, au point que des têtes
passent à travers les embrasures des autres chambres. Hélas pour moi, la nature
des hommes fait que la Terre est peuplée de curieux.
- Bon sang ! Entrez.
L’invite est aussitôt acceptée.
Je ferme la porte au nez des regards indiscrets. C’est décidé, la prochaine
fois que je reviens dans ce pays, j’y fais location d’un gîte loin de toute
civilisation. Je souffle bruyamment ma contrariété remontée en flèche depuis le
spectacle des eaux de Versailles de ce Français d’apparence viril, mais
indubitablement tendron. Au hoquet de sanglot derrière moi, je fais
volte-face. Mon épaule heurte un roc. Je masse la soudaine douleur et scrute
méchamment ce large dos aux muscles en béton.
- Ne restez pas planté là. Allez
vous asseoir.
La haute stature opine du chef
avant de partir en direction du sofa où elle s’écroule sur le ventre, la tête
entre les mains. Eh bien voilà ! Je me retrouve avec une âme en peine sur
les bras. Non mais, pourquoi moi ? Pourquoi moi ? Et comme à
tout moment fatidique, le téléphone se met à sonner. Je m’y dirige prestement
afin d’en décrocher le combiné. Qu’y a-t-il de si urgent pour me déranger à une
minute pareille ?
- Ouais ? Quoi ?
- ... Charmant comme accueil !
- Grand’pa ?!... Tu ne tombes pas bien. Je te rappelle.
- Et tu comptes le faire au milieu
de la nuit ? Tu sais pourtant qu’il y a sept heures de décalage par
rapport à chez nous. Nous sommes déjà le soir ici. Et, à mon grand âge, j’ai
besoin de sommeil. Aussi...
- J’ai un petit problème de dernière minute, alors si ton coup de fil
n’est pas en rapport avec une affaire importante, ne fais pas ta tête de lard
et attends que je te téléphone. Parce que, là, je ne suis pas d’humeur.
- Zhen ?
- Quoi ?
- Je voulais juste entendre ta douce voix avant d’aller me coucher. C’est
fait ! Alors, bonne nuit !
Le "bip bip" continuel
du signal d’arrêt de communication m’exaspère au plus au point.
- Le vieux, je vais te...
Je sers le poing pour contenir
mon envie de tout casser, tout en raccrochant bruyamment l’appareil. Je viens
de faire un vol de plus de dix heures, de prendre un taxi empruntant le circuit
touristique de soixante kilomètres afin de vider mon portefeuille et m’emmener
dans ce palace devant se trouver, à l’origine, à trente minutes de l’aéroport,
pour enfin débarquer en plein milieu d’une échauffourée, sauver un inconnu aux
mœurs légères d’une mauvaise posture, l’inviter par obligation dans ma chambre
et répondre à une envie enfantine du vieux.
Personne ne penserait que je suis crevée, non ? Un soupir plaintif me
ramène à mon objectif premier : faire disparaître, au plus vite, de ma vie
la fillette larmoyante s’y incrustant. Je récupère, pour cela, deux petites
bouteilles d’alcool dans le mini-frigo. J’en dépose une sur la table basse
devant la sangsue en question. Je me débarrasse, enfin, de mon manteau. L’ayant
jeté sur un des fauteuils, je laisse tomber mon corps las, dans l’autre. Puis,
je ferme un court instant les paupières, histoire de reprendre mon aplomb.
Paul-Henri
(homme)
- Ungh !
Je retiens un nouveau sanglot.
Quelques secondes auparavant, j’ai reconnu le son d’un objet qu’on pose sur du
verre. J’ai perçu le bruissement caractéristique d’un cuir retiré, celui d’un
poids lourd atterrissant dans un des larges fauteuils.
- Si vous avez été forcé,
avertissez la sécurité.
Le son de la voix a toujours ce
ton autoritaire, allant droit au but. Même au téléphone le timbre a été
similaire quoique levé d’une octave et d’une langue étrangère.
- En plus, si vous êtes connu
ici, personne ne laissera passer ça.
Au grincement du bouchon
métallique dévissé, je lève mes yeux encore embués de larmes. La silhouette de
noir vêtue ingurgite une lampée à la bouteille. Je m’assois, tout en essuyant
le trop plein de liquide lacrymal troublant ma vue, ainsi que le suspect
fluide à mon menton.
- C’...
Mon premier mot a vacillé. Je
tousse fortement pour retrouver ma tonalité habituelle.
- J’y avais déjà pensé... la
sécurité. Mais... Puis, j’ai réglé son compte à ce...
- Je ne comprends rien. Buvez. Ça
vous fera disparaître ce chat dans la gorge.
Outrance.
D’accord, j’ai
encore du mal à parler, mais se soucier de remédier à cela alors que
je viens de mettre en avant ma haute disposition à m’auto-défendre...
Blessé au
plus profond de ma virilité, je détaille le spécimen sans cœur vautré
dans le
siège. Dire que j’ai eu l’idée de prendre ce corps dans mes bras afin de
le rassurer
durant la montée vertigineuse aux étages supérieurs. C’était stupide !
Puis, en regardant de plus près cette anatomie, on ne peut pas dire
qu’elle ait
une silhouette de starlette. Les épaules droites semblent trop larges.
L’intérieur des cuisses galbées se rejoint. La dame n’est pas des plus
minces
quoique pas de la catégorie bedonnante. Le seul sourire que j’ai vu
apparaître
sur ce faciès austère, bien que gracieux, n’est pas des plus avenants
non plus.
Les mains sont de taille convenable pour le gabarit, mais aucunement
fines.
J’exulte en pensant que la nudité de la donzelle dévoilerait
certainement
d’autres défauts tels des vergetures striant la peau par endroit, ou de
la
cellulite. Heureusement pour elle, la dame a un port assuré et des
cheveux
bruns. Non. En fait ils sont...
- Châtain foncé.
Je sursaute à la réplique se
répercutant à haute voix dans la pièce. Est-ce que cette femme lit dans les pensées ?
En tout cas, les iris caramel me fixent avec une telle intensité que j’ai
l’impression d’être prêt à obéir à tout ordre sortant de cette bouche. Une
bouche qui commence à s’ouvrir. Cette sans cœur va sûrement vouloir profiter de
ma faiblesse occasionnelle pour me faire sien, vu le service rendu. Suis-je
prêt à me vendre corps et âme, pour si peu ? Ce serait ma toute première
fois avec la gente féminine. Comme un puceau face à l’inconnu, ma respiration
se fait plus courte. La voix résonne alors.
Zhen
(femme)
- La porte. Dégagez.
Je pointe mon pouce dans la
direction de l’entrée. Jusqu’à présent, j’ai pu avoir un minimum de retenue
face à tous les événements depuis mon arrivée en France. Cependant l’insolente
inspection que j’ai due endurer cette minute, est la goutte d’eau faisant déborder
le vase. L’homme tressaille à mon ordre, avant de déplier sa grande carcasse
et, enfin, obtempérer. Le bruit sec de la fermeture de la serrure électronique
me conforte dans le fait de m’être définitivement débarrassée d’un poids. Je
décide d’aller me coucher sans attendre. Néanmoins, le confort du fauteuil
aimante mon squelette épuisé. Je prends sur moi. Je commence à retirer mes lunettes,
ensuite mes bottes qui résistent. Le sort s’acharne. Je bataille un long moment
à soustraire mes pieds enflés de ces hautes chaussures rebelles. J’en use mes
dernières forces. Je réussis toutefois à me trainer au plus près du sommier où
je chute tout habillée. Je ferme les yeux. Le visage du Français apparaît sur
un fond noir. Cette punaise va-t-elle me hanter tout le long de mon somme ?
Je n’ai même pas droit à un arrière-plan paradisiaque sur lequel me concentrer.
Je persiste, me tourne, retourne et... soupire. Rien à faire. Le parasite ne
disparaît pas. Je suis trop énervée pour pouvoir avoir un repos sans visions
cauchemardesques. Il faut que j’y remédie. Je lorgne le réveil à mes côtés. Il
est près de dix-huit heures. Cela fait plus de deux cents minutes que je tente
l’impossible. Je me saisis du téléphone, compose le numéro. La tonalité
persévère, et finalement...
- Hmm ?... Quoi ?
- Charmant comme accueil.
- Zhen ?... Zhen ?! Non mais, tu sais quelle heure il est
ici ?
- Je voulais juste entendre ta voix sonore avant d’aller me coucher.
C’est fait ! Alors, bonne nuit,
grand’pa !
Je raccroche et souffle de
bien-être.
- Bon sang, que ça fait du bien !
Je suis debout depuis presque un
tour du cadran solaire, mais enfin, à cet instant, je peux m’abandonner aux
mains de Morphée, tranquillisée et vengée.
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