Traduction

vendredi 13 février 2015

Extraits de Distinctives (premier jet original non corrigé)

C’est un tort égal de pécher
par excès ou par défaut.


Paul-Henri
(homme)

- Tu es magnifique.
Des sentiments ? Oui, je pense que j’en ai pour cet être. Je ne suis pourtant pas du genre à avoir une relation sérieuse. La plupart de mes rencontres stoppent dès la première coucherie. À ce moment, je trouve toujours une imperfection dans la nudité de mes partenaires. Soit des hanches étroites, un fessier des plus plats, une verge trop précoce, une virilité de l’acte soporifique sinon trop exubérante. Ou même les mains moites, une forte odeur de transpiration, la bouche tantôt trop sèche tantôt baveuse à l’extrême ce que mon propre membre érotique qualifie de débandant. Pour en venir, que moi, Paul-Henri de Curso, fils de riches et homosexuel depuis la maternelle, non seulement dois assurer mes trente-cinq années de vie de rentier, parmi mes homologues huppés, dans les soirées mondaines, mais aussi m’y trouver un nouveau compagnon chaque semaine. Oh, c’est d’une simplicité enfantine de lever une inédite proie avec mon physique de rêve. Après tout, il ne faut pas croire que, percevant une pension parentale de neuf mille cent quarante-six euro et quatre-vingt-quatorze centimes par mois, je vais rester à me vautrer sur mon canapé à ne rien faire. Non. Je suis, en fait, tout ce qu’il y a d’actif. Chaque jour, je me rends dans ma salle de gym privée où j’effectue des exercices de musculation afin d’éviter les poignées d’amour qu’arborent certains de mes congénères. Puis, j’entreprends une dizaine de longueurs dans ma piscine de trente mètres sur seize, avant de me plonger dans mon jacuzzi pouvant contenir aisément cinq personnes. Je maintiens, ainsi, cette anatomie de beauté fatale ayant, de surcroît, un minois aux traits virils des plus attrayants.
En tout cas, un soir de drague, je rencontrais ce cher Grégoire Figère. Il m’est apparu soudainement, m’offrant une flûte de champagne tout en m’invitant, d’emblée, à devenir son petit-ami. De bonne apparence, avec de bonnes manières, cet homme est aussi des plus expérimentés pour ce qui est de la contorsion des corps au milieu des draps. Et c’est pour cette raison que j’ai décidé de tenir mon engagement, malgré la pénible obsession de ce partenaire à flirter avec tout ce qui est mignon. Aussi, ce début d’après-midi, nous fêtons, tout guillerets, nos deux mois en couple dans un des hôtels cinq étoiles appartenant à ma famille.
- Mmh !... Tu es vraiment jouissif.
Nous n’avons pas encore déjeuné, et le baiser donné m’a ouvert l’appétit. Je commence à descendre la braguette du dandy pour vérifier, de mes doigts agiles, la disposition de la mise en bouche. Une poigne ferme stoppe, aussitôt, ma directive.
- Je ne suis pas en forme. Si on laissait cela à un autre jour ?
- Tu es malade ? Tu n’as pourtant pas l’air d’avoir de la fièvre. Du moins... pas ce genre de fièvre.
D’une tendre voix, j’ai ponctué mon affirmation à l’oreille de mon amant. Ce dernier frissonne au contact de ma langue à son lobe. Je le sais sensible d’ici. Tout en gardant mes yeux rivés aux siens, je plie lentement mes genoux. Mes lèvres s’entrouvrent à l’approche de l’organe convoité et dévoilé. Grégoire s’insurge, en grognant, lorsque je me mets à ne titiller sa tige que de bises brèves. Je continue pourtant à punir ce passif ayant tenté de fuir ses obligations envers ma personne. D’un coup, ses interminables phalanges viennent emprisonner mon visage, me faisant stopper net la torture.
- C’est bon.
La voix est hésitante.
- ... J’ai compris.
À cette affirmation, le corps se courbe vers moi. Nos bouches se rencontrent à nouveau un long moment. Enfin, la mienne est ramenée au plus près de l’apéritif.
- Si tu la veux, je te l’offre.
La gâterie est enrobée dès la seconde. Mes mâchoires, au fil des années, habituées à s’étirer tel un élastique, ont englobé l’amuse-gueule en son entier. Je commence la dégustation stimulée par des gémissements de plaisir. Je la fais durer que quelques minutes. M’opposant aux paumes me commandant de continuer, je libère la collation détrempée et me redresse. Je m’attèle à déboutonner, en redescendant sur moi-même, la chemise cachant une friandise bâtie à souhait comme la mienne. Puis, je remonte la douceur en léchant chaque vallon et mont la constituant. Finissant ainsi de me hisser, je me prépare à croquer le tout aussi délicieux gosier dénudé que... Le cri de terreur voulant s’échapper de ma gorge reste en suspens. Silencieusement, je fixe la couleur inhabituelle s’exhibant à la base du cou. Mon immobilité doit s’éterniser depuis un moment car l’homme gronde son impatience. Je perçois un mouvement de bras. Ma tête est dirigée de force vers la veine tendue. Je contre vivement le geste et me dégage.
- Lâche-moi !
Je m’assois lourdement sur le bord du lit.
- Qu’est-ce qui te prend ?
Je suis dans tous mes états. Pourtant ma voix reste sereine.
- C’était qui ? Le petit jeunot d’hier soir ?
- Comment...
- Suçon.
Une main vient rapidement cacher la marque litigieuse. Trop tard. Il est hors de question qu’on me trompe impunément. Je relève fièrement un faciès des plus graves afin de déclarer la rupture définitive de cette longue union, décidément sans avenir. Un sourire enjôleur se dessine sur celui du Casanova.
- Tu es tellement doué avec ta bouche que j’en avais oublié la raison pour laquelle je ne souhaitais me déshabiller.
Désarçonné par la réplique, je reste pantois. Grégoire en profite pour avancer d’un pas et me renverser dos au matelas. Crucifié et chevauché, je m’anime, me rebelle promptement. Après tout, c’est moi l’actif dans ces cas-là.
- Qu’est-ce que t’espères ? Tire-toi de là !
- Allez ! Tu ne vas pas me faire une crise pour une blondinette aux formes extravagantes ?
Dégoutant ! C’est tout simplement à vomir. Non seulement, j’ai été fait cocu, mais en plus c’est avec une femme ?
- Espèce de...
Mon insulte est étouffée par l’entrée impromptue d’un virulent organe, obstructif, dans ma bouche injurieuse.
- Ferme-la ! C’est de ta faute si je suis dans cet état. Tu as insisté malgré mon refus. Maintenant, finis ce que tu as commencé.
Le timbre n’a rien de charmeur. Les doigts, se resserrant autours de mes poignets, vont me laisser des bleus. L’homme, du même gabarit que moi quoique plus petit de hauteur, se fait lourd. Abusivement agressées, mes muqueuses subissent des assauts devenant de plus en plus violents. Je reste tétanisé par cette soudaine barbarie. Pourquoi je n’arrive même plus à réfléchir clairement ? À me défendre ? Est-ce que, en ce moment, moi, un viril musculeux athlète de presque deux mètres, suis en train de me faire vio... violer ? Je ne peux y croire. C’est impossible ! Le fond de ma gorge est alors comblé et inondé d’une substance acre. J’en avale une partie pour ne pas suffoquer. La virulence du geste a à peine duré, mais sa brutalité m’a retourné. Cependant, reprenant tout aussi vite mes esprits et le contrôle de mon corps, je mords fermement l’appendice finissant son largage. Le hurlement de son propriétaire ranime mon orgueil. À mes poignets libérés, je plie mes phalanges et envoie un uppercut dans le flanc de mon profanateur. Celui-ci s’écroule sur le côté. J’en profite pour me redresser diligemment sur mes pieds, me retourner et lui cracher le surplus du sperme engluant ma bouche. D’un geste énergique, j’essuie mes lèvres souillées du revers de ma manche.
- Ne t’avise plus jamais de te présenter devant moi, Grégoire Figère ! Et je te conseille de récupérer promptement ton souffle pour partir au plus vite d’ici, avant la venue de la sécurité.
Sur ce, je quitte les lieux de ce cauchemar. Survolté, j’emprunte les escaliers pour dévaler les six niveaux. À cet instant, mon cerveau est envahi par des scènes de combats bruts où je castagne mon abuseur. Ce dernier succombe, sous mes coups répétés, à chaque round se ponctuant à chaque étage. Mon courroux monte d’un cran aux différents affrontements. Je n’arrive à me calmer. On me bouscule. Obnubilé par mon imagination déchaînée, je ne m’aperçois de mon arrivée au grand hall d’entrée qu’au heurt involontaire d’un gringalet. Je lance un regard noir au malheureux qui en déglutit. Je dois laisser sortir ce stress emmagasiné. Ce n’est pas quelques pensées de brutalités pures qui vont m’apaiser. À cette sensation de supériorité face à cette demi-portion, je serre les poings et les mâchoires, prêt à en découdre. Tout se tait, du moins...


Zhen
(femme)

- Bonjour. J’ai réservé au nom de Beaumont.
Pourquoi faut-il que ça arrive à ce moment précis ? Dire que c’est un hôtel de luxe ! Si encore c’était une pension de passes, je n’aurais pas été étonnée d’assister à un accrochage entre mâles, mais là... Ne voulant pas avoir affaire avec ce remue-ménage, je lorgne de mon air contrarié le réceptionniste ne bougeant aucunement à ma demande et me fixant bouche bée. Mes yeux mitrailleurs ne pouvant être perçus au-travers de mes lunettes noires, je persiste donc d’un ton serein mais durci.
- Vous avez une chambre au nom de Beaumont.
L’homme semble être atteint d’une paralysie persistante. J’arbore, alors, mon plus beau sourire forcé. Ceux, de mon entourage, me connaissant savent bien que cela ne présage rien de bon. Toutefois aucun d’eux n’est présent pour en informer cet agent d’accueil.
- Clef. Chambre. Nom : Beaumont. 
- Brugin ? Veuillez servir cette dame, je vous prie.
Le causeur de troubles, s’étant détourné de son punching-ball vivant et avancé solennellement jusqu’à l’extrémité du comptoir, a sommé l’employé d’agir. Contre toute attente, ce dernier répond à l’ordre. Pianotant aisément sur son clavier, il trouve enfin la réservation et m’en tend vivement la carte électronique.
- Voilà madame Beaumont. Désolé pour l’attente. Votre suite est au dernier étage sur la gauche.
- Désirez-vous un portier, madame ?
Ce blanc-bec, casseur d’ambiance, me prend pour qui ? Et d’abord, de quoi se mêle-t-il ? Travaille-t-il en ces lieux ? Peut-être est-ce le cas, après tout. Mais, aujourd’hui, tout indique qu’il est en congé. Je décide, toutefois, de prendre la peine de lui répondre poliment.
- J’ai des bras et sais m’en servir, merci.


Paul-Henri
(homme)

- Comme il vous plaira. L’ascenseur est par ici.
J’ai figé un sourire courtois sur mon visage en l’informant du chemin à suivre, pour ne montrer, à cette femme franche et hautaine, ma perversion à son égard. Non seulement, je suis en train de passer une journée maudite, mais en plus je dois supporter le je m’en foutisme de mes problèmes d’une des personnes présentes dans la salle. Je ne suis pas habitué à cela... Et puis, qui garde des lunettes de soleil à l’intérieur, franchement ? C’est d’une impolitesse ! Pourtant cette Beaumont a un je ne sais quoi de fascinant. Peut-être est-ce dû à ce port noble et cette assurance, se reflétant à chacun de ces mouvements. Quand elle arrive à ma proximité, je la vois infiltrer et ressortir la main d’une poche du long manteau cuir noir l’habillant. Celle-ci, munie d’un mouchoir, se plaque alors contre mon thorax.
- Vestiges de fellation, des lèvres au menton.
Le contact de cette paume sur mon corps m’électrise. Le murmure de cette voix m’envoûte. Les paroles prononcées me font rougir jusqu’à la racine des cheveux. Au souvenir de l’agression, mon sternum se serre. Je déglutis. Un silence pesant s’est abattu de nouveau dans la pièce. Je me sens mal. Des chuchotements recommencent à s’élever. Décidément, cet après-midi va être pourri jusqu’à la dernière minute.
- Portez-moi ça.
Un sac de voyage m’est envoyé. Mes bras le réceptionnent.
- On y va.
Obéissant, mes jambes avancent vers l’ascenseur. Je n’arrive à relever la tête plus haut qu’au panoramique de mes épaules. Un doigt appelle la cabine. Les portes de celle-ci s’ouvrent presque aussitôt. Une petite poussée dans mon dos m’incite à les passer. Arrivé au fond du réduit, je me retourne par automatisme, faisant face à ces deux pans d’acier se refermant sur des regards écœurés.


Sauver la vie d’un homme,
c’est ajouter dix ans à la sienne.


Paul-Henri
(homme)

- Bon s...
Au premier mouvement de la montée, le corps de dos, d’à peine un mètre soixante-cinq, bascule légèrement vers l’arrière. La tête de la femme fixe les numéros des étages s’allumant à chaque palier. Apparemment, celle-ci n’est pas du genre à apprécier les monte-charges et aurait, certainement, prisé une vitesse plus rapide. Étrangement, je veux la rassurer, la prendre dans mes bras. À la place, je presse son bagage et y cache mon visage pour chasser toute idée saugrenue. Il y a un problème avec moi. Peut-être pas. Après tout, cette réaction n’est sûrement due qu’à mon envie de la remercier de m’avoir tiré d’une mauvaise passe. Cependant, mon cœur bat méchamment. Au "ding" de la destination finale, il s’emballe carrément. Le petit pas sauteur arrivant sur la moquette du corridor me fait sourire. À la brève inspiration de la belle, pour fêter son retour sur ce sol fixe, je retiens un fou-rire. L’acier se referme, gommant la vue de la femme. J’en reste coït d’étonnement, esseulé. J’ai omis de bouger de la cabine dont les portes s’écartent tout aussi activement une seconde plus tard.
- Bon sang ! À quoi vous jouez ? Bougez de là et n’oubliez pas mon sac.
J’acquiesce sans réfléchir.


Zhen
(femme)

- Ah ! C’est là !
La carte magnétique ouvre sans problème la porte en bois couleur canari. J’en expire de soulagement et pénètre dans le petit hall, tout en espérant ne pas retrouver cette teinte dans les lieux. Je lance avec désinvolture la clef sur le guéridon, donne un coup d’œil rapide sur la grande pièce, aux murs saumon, afin de m’assurer de ce qui m’a été loué pour trois jours. Pour finir, je fais face à l’homme attendant toujours dans le couloir. Je récupère hâtivement mon bagage.
- Merci.
Les yeux jais s’agrandissent. Est-ce de surprise ou de tristesse ? De toute façon, je ne tiens à en connaître la cause. Après tout j’ai déjà fait une b.a. des plus charitables, auprès de ce gars, en le sauvant d’un « au mon dieu, je ne sais plus où me mettre ». Je dépose tout de même mon sac à mes pieds pour lui tendre le mouchoir offert quelques minutes plus tôt mais dédaigné par l’éhonté.
- Essuyez-vous avant de redescendre. Et gardez-le.
D’un geste timide, l’homme accepte le tissu plié. Au même moment, ses iris noirs s’engorgent de larmes.
- Bon sang ! Mais qu’est-ce...
De tous les mâles entrecroisés dans cet hôtel, il a fallu que je tombe sur le...
- Je... Je suis pas... un pleurnichard !
Et, en plus, celui-ci se permet de me voler les mots de la bouche. Cet empoté l’a crié, au point que des têtes passent à travers les embrasures des autres chambres. Hélas pour moi, la nature des hommes fait que la Terre est peuplée de curieux.
- Bon sang ! Entrez.
L’invite est aussitôt acceptée. Je ferme la porte au nez des regards indiscrets. C’est décidé, la prochaine fois que je reviens dans ce pays, j’y fais location d’un gîte loin de toute civilisation. Je souffle bruyamment ma contrariété remontée en flèche depuis le spectacle des eaux de Versailles de ce Français d’apparence viril, mais indubitablement tendron. Au hoquet de sanglot derrière moi, je fais volte-face. Mon épaule heurte un roc. Je masse la soudaine douleur et scrute méchamment ce large dos aux muscles en béton.
- Ne restez pas planté là. Allez vous asseoir.
La haute stature opine du chef avant de partir en direction du sofa où elle s’écroule sur le ventre, la tête entre les mains. Eh bien voilà ! Je me retrouve avec une âme en peine sur les bras. Non mais, pourquoi moi ? Pourquoi moi ? Et comme à tout moment fatidique, le téléphone se met à sonner. Je m’y dirige prestement afin d’en décrocher le combiné. Qu’y a-t-il de si urgent pour me déranger à une minute pareille ?
- Ouais ? Quoi ?
- ... Charmant comme accueil !
- Grand’pa ?!... Tu ne tombes pas bien. Je te rappelle.
-  Et tu comptes le faire au milieu de la nuit ? Tu sais pourtant qu’il y a sept heures de décalage par rapport à chez nous. Nous sommes déjà le soir ici. Et, à mon grand âge, j’ai besoin de sommeil. Aussi...
- J’ai un petit problème de dernière minute, alors si ton coup de fil n’est pas en rapport avec une affaire importante, ne fais pas ta tête de lard et attends que je te téléphone. Parce que, là, je ne suis pas d’humeur.
- Zhen ?
- Quoi ?
- Je voulais juste entendre ta douce voix avant d’aller me coucher. C’est fait ! Alors, bonne nuit !
Le "bip bip" continuel du signal d’arrêt de communication m’exaspère au plus au point.
- Le vieux, je vais te...
Je sers le poing pour contenir mon envie de tout casser, tout en raccrochant bruyamment l’appareil. Je viens de faire un vol de plus de dix heures, de prendre un taxi empruntant le circuit touristique de soixante kilomètres afin de vider mon portefeuille et m’emmener dans ce palace devant se trouver, à l’origine, à trente minutes de l’aéroport, pour enfin débarquer en plein milieu d’une échauffourée, sauver un inconnu aux mœurs légères d’une mauvaise posture, l’inviter par obligation dans ma chambre et répondre à une envie enfantine du vieux. Personne ne penserait que je suis crevée, non ? Un soupir plaintif me ramène à mon objectif premier : faire disparaître, au plus vite, de ma vie la fillette larmoyante s’y incrustant. Je récupère, pour cela, deux petites bouteilles d’alcool dans le mini-frigo. J’en dépose une sur la table basse devant la sangsue en question. Je me débarrasse, enfin, de mon manteau. L’ayant jeté sur un des fauteuils, je laisse tomber mon corps las, dans l’autre. Puis, je ferme un court instant les paupières, histoire de reprendre mon aplomb.


Paul-Henri
(homme)

- Ungh !
Je retiens un nouveau sanglot. Quelques secondes auparavant, j’ai reconnu le son d’un objet qu’on pose sur du verre. J’ai perçu le bruissement caractéristique d’un cuir retiré, celui d’un poids lourd atterrissant dans un des larges fauteuils.
- Si vous avez été forcé, avertissez la sécurité.
Le son de la voix a toujours ce ton autoritaire, allant droit au but. Même au téléphone le timbre a été similaire quoique levé d’une octave et d’une langue étrangère.
- En plus, si vous êtes connu ici, personne ne laissera passer ça.
Au grincement du bouchon métallique dévissé, je lève mes yeux encore embués de larmes. La silhouette de noir vêtue ingurgite une lampée à la bouteille. Je m’assois, tout en essuyant le trop plein de liquide lacrymal troublant ma vue, ainsi que le suspect fluide à mon menton.
- C’...
Mon premier mot a vacillé. Je tousse fortement pour retrouver ma tonalité habituelle.
- J’y avais déjà pensé... la sécurité. Mais... Puis, j’ai réglé son compte à ce...
- Je ne comprends rien. Buvez. Ça vous fera disparaître ce chat dans la gorge.
Outrance. D’accord, j’ai encore du mal à parler, mais se soucier de remédier à cela alors que je viens de mettre en avant ma haute disposition à m’auto-défendre... Blessé au plus profond de ma virilité, je détaille le spécimen sans cœur vautré dans le siège. Dire que j’ai eu l’idée de prendre ce corps dans mes bras afin de le rassurer durant la montée vertigineuse aux étages supérieurs. C’était stupide ! Puis, en regardant de plus près cette anatomie, on ne peut pas dire qu’elle ait une silhouette de starlette. Les épaules droites semblent trop larges. L’intérieur des cuisses galbées se rejoint. La dame n’est pas des plus minces quoique pas de la catégorie bedonnante. Le seul sourire que j’ai vu apparaître sur ce faciès austère, bien que gracieux, n’est pas des plus avenants non plus. Les mains sont de taille convenable pour le gabarit, mais aucunement fines. J’exulte en pensant que la nudité de la donzelle dévoilerait certainement d’autres défauts tels des vergetures striant la peau par endroit, ou de la cellulite. Heureusement pour elle, la dame a un port assuré et des cheveux bruns. Non. En fait ils sont...
- Châtain foncé.
Je sursaute à la réplique se répercutant à haute voix dans la pièce. Est-ce que cette femme lit dans les pensées ? En tout cas, les iris caramel me fixent avec une telle intensité que j’ai l’impression d’être prêt à obéir à tout ordre sortant de cette bouche. Une bouche qui commence à s’ouvrir. Cette sans cœur va sûrement vouloir profiter de ma faiblesse occasionnelle pour me faire sien, vu le service rendu. Suis-je prêt à me vendre corps et âme, pour si peu ? Ce serait ma toute première fois avec la gente féminine. Comme un puceau face à l’inconnu, ma respiration se fait plus courte. La voix résonne alors.
           

Zhen
(femme)

- La porte. Dégagez.
Je pointe mon pouce dans la direction de l’entrée. Jusqu’à présent, j’ai pu avoir un minimum de retenue face à tous les événements depuis mon arrivée en France. Cependant l’insolente inspection que j’ai due endurer cette minute, est la goutte d’eau faisant déborder le vase. L’homme tressaille à mon ordre, avant de déplier sa grande carcasse et, enfin, obtempérer. Le bruit sec de la fermeture de la serrure électronique me conforte dans le fait de m’être définitivement débarrassée d’un poids. Je décide d’aller me coucher sans attendre. Néanmoins, le confort du fauteuil aimante mon squelette épuisé. Je prends sur moi. Je commence à retirer mes lunettes, ensuite mes bottes qui résistent. Le sort s’acharne. Je bataille un long moment à soustraire mes pieds enflés de ces hautes chaussures rebelles. J’en use mes dernières forces. Je réussis toutefois à me trainer au plus près du sommier où je chute tout habillée. Je ferme les yeux. Le visage du Français apparaît sur un fond noir. Cette punaise va-t-elle me hanter tout le long de mon somme ? Je n’ai même pas droit à un arrière-plan paradisiaque sur lequel me concentrer. Je persiste, me tourne, retourne et... soupire. Rien à faire. Le parasite ne disparaît pas. Je suis trop énervée pour pouvoir avoir un repos sans visions cauchemardesques. Il faut que j’y remédie. Je lorgne le réveil à mes côtés. Il est près de dix-huit heures. Cela fait plus de deux cents minutes que je tente l’impossible. Je me saisis du téléphone, compose le numéro. La tonalité persévère, et finalement...
- Hmm ?... Quoi ?
- Charmant comme accueil.
- Zhen ?... Zhen ?! Non mais, tu sais quelle heure il est ici ?
- Je voulais juste entendre ta voix sonore avant d’aller me coucher. C’est fait ! Alors, bonne nuit, grand’pa !
Je raccroche et souffle de bien-être.
- Bon sang, que ça fait du bien !
Je suis debout depuis presque un tour du cadran solaire, mais enfin, à cet instant, je peux m’abandonner aux mains de Morphée, tranquillisée et vengée.

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