Je peux constater que certains d'entre vous sont fidèles et je les remercie sincèrement, même si je leur donne de fausses joies en les faisant alerter au moindre petit changement sur mon site (ce n'est pas voulu et je viens juste de m'en rendre compte). Mais, à partir de maintenant, pour vous faire profiter des corrections et rajouts sur mes textes en cours ou ceux en attente d'édition, je ne retournerai plus sur mes anciens articles et en ouvrirai un autre, comme pour ici.
Donc, ce début de mois, je vous faisais partager les premiers chapitres en jet initial d'un nouveau roman en cours intitulé Éducation démoniaque. Retrouvez ceux-là, modifiés, pour la plupart, et ayant subi une correction primaire. Ce livre, je ne vous en reparlerai dorénavant qu'à sa prochaine sortie, si j'ai la joie de le voir édité un jour.
Attention !
Ce texte est toujours susceptible
de heurter les plus sensibles.
Prologue
- Je veux être comme tonton Gabriel.
L’être soupire. Pourquoi doit-il
écouter de telles sornettes ? Tout simplement, parce qu’il est le suprême.
Comment en est-il arrivé là ? Eh bien, c’est une longue histoire. Il a
fait l’effort de me la conter, comme d’autres protagonistes y jouant un rôle
important, afin que j’en écrive les grandes lignes. Pour rester impartiale,
j’ai décidé de prendre de mon temps pour écouter tout ce petit monde. Et
puisque vous lisez cette page, c’est que vous êtes également intéressé à
connaître l’évolution de cette fameuse éducation démoniaque. Voici donc ce
qu’il en ressort.
Tout commence avec la toute première
leçon...
Leçon
d’existences
- Oh ! Il est nouveau
celui-là ! Mais ça ne va pas être commode à le goûter. Alors attend,
voyons... Si je me retourne comme ça et que...
Il recherche, comme tout futur
scientifique, la meilleure position pour partir à la découverte de cet
appendice ayant atteint sa maturité en contrebas. Après tout, ce n’est pas parce
qu’il a commencé sa vie en tant que têtard qu’il lui est interdit de faire des
projets, non ? Et c’est pourquoi, l’ex-vermisseau a décidé que, quand il
serait en âge, il deviendrait biologiste. Puis c’est le métier d’un certain
papa dont un doux écho ne fait que lui rabâcher les louanges. Aussi, pour ne
pas perdre de temps, le débutant a commencé son apprentissage tout seul, et, au
fil des mois, il en a décrété que cette activité était assez intéressante. Ses
explorations l’ont amené à se spécialiser dans le dépistage de trucs
complètement saugrenus poussant juste au-dessous de sa tête, sur et dans une
petite chose ovoïde susnommée un tronc. Le jeune érudit y a surveillé le
développement de plusieurs autres asticots prenant des formes plus ou moins
allongés, et se battant pour, au final, se positionner avec félicité, sous
cette peau se colorant au point d’en obstruer la vue. Bien sûr, au cours de ce
processus mouvementé, le fameux tronc a subi des déformations se déployant vers
l’extérieur. Muni de ces nouvelles branches, il en apprend le sens du toucher.
Le juvénile savant ne se gêne aucunement à s’en servir, pour tâtonner et
ramener le plus d’objets possible dans un extraordinaire trou baptisé bouche.
- Bof ! Pas génial. Trop mou. Et à
quoi ça va servir, hum ?
Quelque temps plus tard, ces travaux de plusieurs
mensualités cessent brusquement. Plus rien de nouveau nécessitant un examen
approfondi, l’expert décide de prendre quelques vacances bien méritées. Aussi,
il s’installe tranquillement, flottant au gré des ondulations du doux fluide de
son habitacle aux proportions adéquates, quand...
- Aah !
Un cataclysme s’abat sur son monde. C’est comme une
force puissante se déchaînant furieusement. Bousculé en tous sens, sans rien
pouvoir y faire, le petit corps est envoyé violemment contre les parois
moelleuses. Au même moment, un écho familier lui parvient.
- Oh, mon Dieu !
Seulement, ce n’est pas l’instant idéal pour
présenter, à l’infortuné, un nouveau biologiste de papa. En effet, la limite de
son univers vient de se fissurer, et l’onctueux liquide, le composant, s’y
échappe lentement mais sûrement. Voulant sauver sa propriété, l’irréductible
tente d’endiguer la fuite en plaçant stratégiquement l’un de ses plus gros
petons dans la fente. L’orteil s’y infiltre avec succès. Le tremblement cesse
au même instant. Ayant ainsi survécu à un séisme d’une envergure hors du
commun, le rescapé prend le temps d’analyser les désarrois occasionnés à son
sécurisant habitacle. Le peu de substance s’étant écoulé ne semble pas
inquiétant pour sa vie future. Même son corps, quoique nauséeux, semble entier.
Il en soupire de soulagement. Enfin, une colère le prend.
- Qu’est-ce que ça veut dire tout ça ? Qui ose
me déranger durant mes jours de repos ?... Dis donc, tu m’écoutes l’écho ?
Mais son habituel interlocuteur ne répond plus. De
toute façon, l’irascible ne pourrait se concentrer sur les explications, un
souci supplémentaire s’étant déclaré et demandant toute attention. La fissure
colmatée avec succès, quelques secondes auparavant, s’élargit à vue d’œil
jusqu’à... La paroi se brise. Son cher fluide vital déferle illico hors de
l’antre. Ne pouvant combattre une telle vague, le petit être est emporté dans
la tourmente et se retrouve, du coup, à moitié coincé dans un tunnel étroit.
Étonnamment, il constate qu’il peut y survivre. Bien sûr, le lieu étant plutôt
exigu, il doit se positionner plus confortablement. Toutefois, il préfère, un
premier temps, s’occuper de ce fichu courant d’air arrivant de cette...
- Fermez la porte !
Étrangement, rien n’est fait en conséquence. Mais
que se passe-t-il ? Pourquoi l’écho ne prend en compte ses désirs ?
Est-ce qu’il a aussi subi des désagréments durant ce cahot, lui aussi ?
Est-il encore...
- Aïeuh !
Sans aucune honte, on vient de frapper son
postérieur.
- Hé !
Là, c’est son pied. Incontestablement, on cherche à
le déloger. Conclusion : tout ceci n’est pas dû à un problème climatique.
Apparemment, les méchants, comme dans les histoires qu’on lui lit chaque jour,
existent réellement. L’un d’eux a réussi à le chasser de son antre de toujours.
Et maintenant qu’il vient de se fixer à un autre endroit...
- C’est le comble !
Mais puisque le nouvel émigré est très bien ici,
autant en alerter ces intrigants.
- Attention ! Ne poussez pas le bébé dans les
orties, ou ça va chauffer.
Malgré son indulgent avertissement, on le martèle,
le harcèle de coups, pour le faire avancer, petit-à-petit, vers une lumière, un
orifice devenant de plus en plus difficile à évaser.
- Vous jouez à un jeu dangereux, là.
De plus, pour couronner le tout, la fraîcheur du
vent devient glaciale.
- Ben heureusement que j’ai mis un foulard, ou ça
serait le rhume assuré.
- Arrêtez tout !
Ah ! Enfin un écho compréhensif. Une ombre
gigantesque vient obstruer l’ouverture.
- Eh bien voilà ! Il va faire beaucoup plus
chaud maintenant... Hein ? Que...
De gros appendices suspects viennent de tirer
vivement sur sa magnifique écharpe, enroulée autour de son cou.
- Au voleur ! Hareuuh !
C’est épouvantable ! Non seulement,
aujourd’hui, cette victime du monde cruel a dû faire en sorte de subsister à un
déménagement forcé, mais un spécimen inconnu tente de l’éjecter encore plus
loin, tout en le détroussant de tous ses biens. C’est assuré. On vient de lui
faire une déclaration de guerre en bonne et due forme. Il faut se
résoudre à se battre corps et âme contre cette obscure et énorme chose s’étant
emparée de ce qui ne lui appartient pas. Lorsque l’envahisseur se trouve à
porter de sa bouche, le survivant, aux membres un peu coincés, menace.
- Ne touche pas à ça toi, ou tu en pâtiras.
Le pilleur recule à l’ultimatum. Le jeune guerrier
sort, ainsi, victorieux de cette première bataille. L’affrontement a été à deux
doigts d’être sanguinaire. Sûr que l’érudit combattant aurait montré ses
gencives si l’adversaire avait insisté.
Tout danger étant provisoirement écarté, il faut,
dorénavant, trouver une solution pour se dégager de cette galerie. L’invétéré
défenseur aura ainsi une certaine liberté afin d’user du poing au prochain
assaut. Ce dernier, du reste, est en préparation. L’écho menaçant se fait
entendre très clairement à présent.
- Il faut l’expulser au plus vite. Ça a trop duré.
- Expulser ? Là, tu rêves. J’ai dit que je ne
voulais pas, et personne ne m’obligera à partir, na !
- Poussez !
- Héé !... Haarg !
Sans comprendre comment, le petit corps se retrouve
directement entre les mains ennemies. Simultanément, une lumière l’éblouit, le
rendant aveugle. Le froid lui congèle le sang se figeant en une demi-seconde.
La tiédeur d’une fine lame glisse vers l’une de ses carotides. Il n’arrive plus
à bouger. Il est comme inerte, mort. On l’a presque tué ! Ses assassins en
profitent pour le dépouiller de son unique habit, sa fameuse écharpe tombant, à
cette seconde, de son cou.
- Sauvez-le, docteur ! Sauvez...
Le pauvre agonisant a juste pu entendre, une
dernière fois, cet écho si familier, avant de se retrouver à flotter au-travers
d’un univers calme et serein. Enfin, calme... Une voix grave vient de grogner.
Que se passe-t-il, encore ?
- Pars ! Tu n’es pas le bienvenu.
- Pas le bien... Vous commencez vraiment à me les
courir, tous ! Je n’ai pas demandé à venir par ici, moi. On m’y a exilé de
force.
- Vade retro, malsain !
À ces mots, un ouragan l’envoie valdinguer dans le
vide. Décidément, si dame nature s’en mêle vraiment cette fois...
C’est ainsi que, un premier de l’an, à sa première
naissance, la vie du rejeté s’apprête à basculer.
- Je vais être malade.
Le jeune corps tourbillonne, encore, un long moment
avant de stagner. La tête lui tourne. L’estomac de même. Il reste donc
tranquille quelques minutes afin d’apaiser ces mouvements sinueux et profiter
de la quiétude des lieux. Puis, il décide d’évaluer les dégâts.
- Alors voyons. Cinq doigts ici et cinq doigts par
là. Ils sont toujours accrochés à mes mains liées à mes bras. Rien perdu de ce
côté. Mes petits orteils ?
Ces derniers répondent à son ordre de bouger.
- R.A.S.
Il peut sentir son cœur battre vivement contre son
sternum. Il n’y a, apparemment, aucun membre manquant à l’intérieur. Par
contre, une cicatrice légèrement arrondie, à son ventre, est le seul vestige
lui restant de sa chère écharpe. Ces pickpockets ont coupé ce qui dépassait.
- Aah ! Ils n’auraient pas osé ?
Quelques mois auparavant, le futur savant a pu
étudier un nouveau membre, tout en mollesse, poussant en contrebas. Si les
maraudeurs en avaient après tout ce qui lui appartenait et qui pendouillait,
sûr qu’ils lui ont... Couic ! Rien qu’à cette pensée, son malaise repart
de plus belle. Il faut un moment au désespéré pour l’endiguer, rassembler ses
forces et se décider à lorgner son entrejambe.
- Sauvé !
Le soulagement de voir son appendice en entier, sans
aucune commotion, ne dure pas. Une atroce douleur irradie son être. C’est comme
si on l’écartelait, qu’on le tirait de tout côté afin de l’allonger,
l’agrandir. La souffrance en est intolérable. Le supplicié se met à crier. La
voix sortant de sa gorge ? Le torturé ne la reconnaît. Elle est si roc,
si... D’un coup, un trou noir l’aspire de plus en plus haut. Son ascension
accélère. De par la vitesse, sa peau le brûle. Va-t-elle prendre feu ? Ces
maux entremêlés lui font perdre connaissance. Lorsqu’il ouvre de nouveau les
yeux, il a juste le temps d’entrevoir un ciel orange, voilé de jaune. Une
silhouette, y volant au loin, semble arriver droit sur lui, tandis qu’il chute
à vive allure. Puis... L’impact, dans son dos, lui coupe le souffle. Un amas de
sable rouge s’élève autour de sa personne avant de retomber, l’ensevelissant.
Enterré vivant. Ce ne peut ! Ce ne doit ! D’instinct, il se met à
creuser de ses doigts. La terre remuée s’incruste par ses paupières qu’il tente
de maintenir closes. Il ne peut hurler qu’on l’aide, ses lèvres devant rester
hermétiques afin de ne rien avaler pouvant l’étouffer. Il ne peut, même,
respirer. La panique le prend. Ses gestes de survie deviennent plus gourds. Ses
mains s’acharnent pourtant, malgré leur lourdeur. Son cerveau s’embue. Ses
oreilles bourdonnent.
- Qu’est-ce qu’il fiche ?
L’homme a atterri au bon endroit, pourtant. Il l’a
bien vu tomber juste ici. D’ailleurs, la terre est fraîchement retournée.
Alors, pourquoi, ce gamin, met-il tout ce temps pour... À moins que...
Non ?! Il ne va pas lui faire le coup, après qu’il est dû voler des
kilomètres durant ? La colère le prend. Il gronde.
- Il faut que vous sortiez au moins votre main de
là, tout seul. Naissez ! Ou, comme tous ceux sous ces dunes, ce sable vous
aspirera plus profond, chaque minute, et ce pour l’éternité.
Écoutant la voix du ténor, usant de ses dernières
onces de force, le presque moribond lance son poing au-travers sa tombe. Une
poigne chaude s’en saisit, illico, et le tire.
- Encore un effort ! Allez !
Une brise tiède vient enfin caresser son désensablé
visage.
- Respirez !
À l’ordre, sa bouche s’ouvre. Et à l’air s’y
infiltrant, le survivant rugit d’une douleur incommensurable.
Au loin, des cornes, des visages, s’élèvent à la
clameur. Des nez hument le vent. Des acclamations fusent.
- Hourra !
- Il est là !
- Ouais !
L’être, au côté du nouveau-né évanoui, s’accroupit.
- Vous voilà enfin dans votre royaume, ô maître.
Flash info de l’auteur
À partir d’ici, les mots marqués
en italique,
dans les dialogues,
et uniquement dans les dialogues,
signifieront le contraire.
Exemple : affreux veut dire
magnifique.
Leçons de rôle
et d’hygiène
- Mmh !
Le scientifique a eu du mal à soulever ses
paupières. Et maintenant, il ne veut quitter ce nid confortable où on l’a
installé. Après tout, il vient de vivre les pires expériences de ses
existences, et un peu de douceur n’est pas à repousser. D’ailleurs, ces
événements ont dû le transformer, car il se sent étrange. En bon futur
biologiste, le nouveau-né en conclut qu’il en a sûrement mûri. Des picotements
parcourant son corps, il commence par remuer délicatement ses doigts.
L’engourdissement s’atténue. Le jeune savant ferme et ouvre, alors, ses mains
afin de faire définitivement disparaître cette sensation à ces extrémités.
Sensation qui, petit à petit, s’estompe aussi le long de ses membres. Il élève
son bras au-dessus de lui.
- Par les cornes de l’enfer !
Le timbre de sa voix le surprend autant que sa
découverte. Pour être certain de ce qu’il est advenu, l’érudit descend son
regard vers ses pieds. Il fait bouger ses petons, sous la fine voilure le
recouvrant. Ils sont à une distance plus longue qu’à l’accoutumée. À cette
conclusion, l’être soulève, d’un coup, le tissu cachant son anatomie.
- Eh ben voilà !
C’est ce qu’il craignait. Il vient de passer du
stade de bébé dodu en un superbe athlète adulte, et ce en omettant la phase
adolescent boutonneux. Il en grommelle de protestations. Afin de dévier ses
pensées de cet affligeant constat, ses yeux s’ancrent au plafond. Une
magnifique fresque y est dessinée. Les couleurs, d’aspect craquelé, donnent du
charme à ces créatures fabulistes partageant avec des vivants leurs rires,
leurs danses, leurs chants, leurs victuailles...
- Ô maître ?
- Cette peinture est affreuse.
Le nouvel homme et critique d’art se décide, alors,
à faire bouger sa toute aussi superbe musculature et s’assoit au bord du
matelas, tandis que son interlocuteur observe son mouvement.
- Êtes-vous mal remis de
votre naissance, ô maître ?
Le soi-disant maître soupire à la question.
- Moyennement.
Enfin, celui-ci dirige son regard sur le sieur se
tenant debout à deux pas de lui. Cet air austère ne dit rien qui vaille, mais
il n’a que ça sous la main pour le renseigner.
- C’est quoi ton nom ?
- Morteméducator, ô maître.
Et allez ! C’est quoi cette marque de fabrique
à rallonge ? Comment, après tout ce qu’il vient de supporter, peut-on
obliger son cerveau à retenir une telle nomination ? Et les surnoms, ils
ne les connaissent pas, ici ?
- Il vaut mieux t’appeler Mort.
Ça commence. Pourquoi a-t-il fallu que cette tâche
lui soit incombée ? Combien de temps va-t-il pouvoir supporter les
caprices de ce rejeton avant de le trucider ? Pour l’instant, le tout
frais Mort prend sur lui et remercie poliment le chérubin d’avoir estropié son
nom.
- Soit, ô maître.
Tiens ? En étant devenu grand, le bambin en
question a dû être affublé d’une propriété quelconque. Ce manche à balai, aussi
droit qu’un i, n’arrête de...
- Pourquoi m’appelles-tu maître ?
- Parce que vous êtes le roi des rois de ce monde.
Le suprême.
- Ah. Et qu’est-ce que ça fait un suprême ?
- Il déteste ses
sujets et les protège du mal.
- Ah. Et c’est quoi ce mal ?
- La damnation au
Paradis, ô roi.
Et qu’est-ce que c’est que ça, le Paradis ?
Toutefois, l’indispensable protecteur laisse de côté, du moins pour l’instant,
ses interrogations à ce sujet, ayant plus de souci à savoir si...
- Décide-toi. Je m’appelle Suprême, Maître ou
Roi ?
- Rien de tout cela. Ce ne sont que des titres. Votre
nom est Satanicorpus.
Les présentations faites, Mort explique son rôle
auprès de son jeune souverain. Il a été celui qui l’a aidé à renaître, et l’a
transporté, par la suite, dans ces appartements luxueux. Il va être son guide
dans ce monde. Ce royaume que le nouveau venu doit, par force de ses fameux
titres, patronner : les Enfers. Tandis qu’il lui cause, l’austère
gentleman, dont les bottes foncées claquent sur les dalles claires, passe d’une
pièce à l’autre, disparaissant momentanément à la vue de son maître attendant,
taille entourée du drap, la fin du récit s’éternisant. Même si son statut de
futur biologiste doit tomber dans les oubliettes, Satanicorpus, commençant à
s’ennuyer, décide de passer le temps en expertisant avec attention l’anatomie
de son principal éducateur.
Les yeux sont captivants. Leur couleur noire fait
contraste avec la teinte ivoire des cheveux. Apparemment, il est de mise que
les êtres vivants en ces lieux aient une morphologie bien faite. D’ailleurs, le
spécimen, devant ses yeux, l’affiche sans impunité par le simple port d’une
sorte de kilt gris foncé dévoilant, à chaque pas, des cuisses fermes à souhait.
Enfin...
- Votre bain est prêt, ô suprême. Voici une
serviette pour sécher votre derme.
- Bain ? Qu’est-ce que c’est ?
- Une fois que vous serez plongé dedans, vous en
comprendrez son maléfice.
Entrez dans cette salle.
Comme à son habitude, et malgré le fait que son
professeur lui soit subordonné, celui-ci finit toujours par lui donner un
ordre. Cependant, le timbre de voix étant sans équivoque, Satanicorpus ne tient
à aller contre cette volonté, craignant, vu son jeune âge, des représailles
quelconques de son aîné. C’est ainsi qu’il obtempère à la demande et se
retrouve enfermé, face à une vaste étendue liquide dont la sombre opacité empêche
de voir le fond du notoire bain de marbre.
- C’est quoi ça ?
Soupçonneux du bienfait de cette eau, l’érudit
l’analyse d’un œil expert, un long moment. Puis, courageusement, il y plonge un
peton retiré aussitôt. Mouillé. Son artifice est mouillé et dégouline. À son
entrée dans l’antre, Mort lui a donné ce qu’il a appelé une serviette ayant
comme fonction d’aider à l’essuyage de sa peau. Le suzerain dépose donc son
souverain pouce dessus et attend. Au bout d’une minute interminable, il
comprend qu’il doit exécuter, lui-même, l’acte en question.
- Fatiguant.
La voix de son guide résonne dans la chambre.
- Je vous ai mis votre pantalon sur le lit et vos
cuissardes juste à côté, ô maître.
- Mort ?
- Oui, ô roi ?
- J’ai rentré un peton, mais je ne vois toujours pas
à quoi ça sert à part m’éreinter à me sécher ensuite.
- C’est ce qu’on appelle l’hygiène. Votre corps doit
être sale et
sentir mauvais.
De plus, la potion remplissant votre bain, vous donnera un répugnant derme.
- Ah. C’est obligatoire ?
- C’est vital.
Vital ? Satanicorpus en doute. Scrutant le noir
fluide, il s’accroupit, accoudé à un de ses genoux, tête posée dans sa main, et
soupire.
- Ça m’a l’air toujours ridiculement embêtant. Et si
je m’y trempais juste les extrémités, hein ?
Derrière la porte, Mort serre les poings. Sa
première impression a été la bonne. Ce jeunot de roi démon va lui donner du fil
à retordre. La colère le prend. Ses incisives s’allongent. Il tonne.
- Sautez là-dedans, tout de suite, ou je vous y
noie, ô suprême !
Un plouf suit sa
menace. L’autoritaire ramène, alors, ses canines à une taille normale et vaque
à ses occupations le temps du bain de son maître.
Ce dernier regarde, d’un air dégagé, couler et
disparaître, dans les abysses de la baignoire, l’une des nombreuses statues
décorant la salle.
- Non mais, ce qu’il ne faut pas faire afin de
satisfaire ses sujets. Quelle galère !
Leçon d’anatomie
- Qu’est-ce que tu as sur le front ?
Depuis un moment déjà, cela turlupine Satanicorpus.
Ne trouvant aucune fonction à ces appendices, il en a questionné Mort, marchant
à ses côtés dans ce fichu couloir de cent mètres de long.
- Des cornes.
- Ah. Et c’est utile en quoi ?
- En rien. C’est plutôt une marque.
C’est assez étonnant que son sujet possède de telles
choses alors que lui...
- Et pourquoi je n’en ai pas, moi ?
- Parce qu’on ne vous a pas laissé le temps de faire
de mauvaises actions parmi les vivants, ô maître.
- Ça c’est certain.
Le fait de repenser aux événements de sa première
existence le fait ronchonner.
- On m’a poussé hors de chez moi, détroussé de mon
bien le plus précieux, envoyé à trépas. On m’a aussi rejeté violemment, pris ma
jeunesse et enterré vivant.
L’être soupire. Afin de remédier à ces mauvais
souvenirs ressurgissant, il décide de se focaliser sur...
- Quelles mauvaises actions as-tu faites pour
mériter le privilège d’être estampillé de ses cornes, toi ?
- Je me suis laissé emporter par la colère...
- ... Et ?
- J’ai expédié des vivants à l’hôpital.
- Ah. Et c’est mal ?
- Assez pour être rejeter du Paradis.
Le Paradis. Pour pallier à toute interrogative
saugrenue sur la sécheresse de son épiderme à sa sortie de la salle de bains,
Satanicorpus a questionné son énervé éducateur sur ce mot lui étant inconnu.
D’après celui-ci, il s’agirait d’un royaume parallèle au sien, gouverné par un
certain Dieu machin-chose, Père tout il ne sait plus quoi. Bref. Le nom à
rallonge de cette majesté, il l’a éradiqué de son cerveau pour ne retenir que
l’essentiel de la réponse.
- Bah ! Ce Dieu Père t’aurait sûrement ennuyé à
mourir. Avec moi, au moins, ton encyclopédique cerveau n’a pas le temps de
tiédir. Alors, être rejeter de là-bas, ce n’est pas la fin du monde. Et puis,
si tu y avais été accueilli, tu n’aurais pas eu le privilège de me connaître.
Le gamin est trop imbu de sa personne. Cette manière
d’être recommence à exaspérer l’adulte.
- Et il y en a beaucoup des encornés comme
toi ?
Mort lorgne son roi d’un regard froid de toute
émotion.
- La majorité de ce monde. Il y a aussi les nervis qui
ont une queue en plus.
- Une queue ? Où ?
- En continuité de leur coccyx.
- Ah.
- Qu’il ne vous prenne pas l’idée de chercher à les
connaître personnellement et de leur faire confiance, ô maître.
- Comment le pourrais-je alors que je me méfie déjà de
toi ?
Le récusé en est certain, cette fois. Cet énergumène
va réussir à le pousser à ses extrémités. La rage, s’insinuant dans toutes les
veines de son corps, va définitivement le pousser à trucider son suprême. Déjà,
lorsque ce bambin est sorti du bain trop sec pour s’y être trempé d’un
centimètre, il a fallu qu’il se maîtrise pour ne pas l’y plonger de force et le
maintenir sous l’eau les minutes nécessaires à sa noyade. Et quand ce rejeton
lui a ordonné de raccourcir cette magnifique chevelure rouge descendant jusqu’à
la taille, il a dû éradiquer ce désir de lui couper la tête, par la même
occasion. En effet, à son refus instantané, le nouveau roi a cisaillé de
lui-même ses cheveux. Du coup, il a été obligé d’arranger le massacre. Et,
maintenant, la splendide tignasse de feu n’arbore qu’un dégradé jusqu’aux
épaules. À cette vue, l’homme souffle. Non, ça ne va pas être une sinécure de
s’occuper de l’éducation de ce démon.
- Et, dis-moi ? Il n’y a que là qu’il t’en est
poussé, une corne ?
- Oui.
- Ah.
Les yeux du professeur s’étrécissent. Ce ah est toujours
le préambule d’un questionnaire s’éternisant ou d’un dire plus que douteux.
- Alors, j’en ai une.
- Une quoi ?
- Une corne.
- Une ?
- Oui.
- Impossible.
- Jaloux.
Mort grogne. Cependant, inspirant et expirant
profondément, le professeur peut contenir son envie empressée d’extermination.
Et, d’une fausse voix plus que patiente :
- Puis-je savoir où se dresse cet appendice ?
Le souverain désigne, fièrement, le lieu d’un doigt
pointé vers son entrecuisse, tout en confirmant :
- Ici.
- Damnation !
L’enseignant n’en revient pas. Faut-il vraiment tout
apprendre à ce chérubin continuant à déblatérer des absurdités ?
- Ah ! Tu vois ? J’avais raison. Elle est
encore molle, mais durcira sûrement à un moment ou un autre, à ne pas douter.
Alors ? Qu’est-ce que j’ai fait pour hériter de cette marque
distinctive ?
- Vous êtes né mâle et, malheureusement
pour votre survie, réincarné en notre roi des rois.
Les dents de l’éducateur en grincent de retenue,
tandis que son délinquant boude à sa répartie.
- Tu vois ? On ne peut rien te demander sans se
faire menacer. Et tu voudrais que je ne sois défiant envers toi ?
- Je n’ai rien demandé de la sorte.
- Pas la peine. Je l’ai lu dans ton regard.
- Mon regard ?
- Il est injecté de sang à chaque fois que tu me
réprimandes en pensant te faire haïr pour ces malveillances.
Prévenances ? L’interloqué en reste bouche bée.
Qu‘est-ce qu’est cette fabulation, encore ? Comment cet avorton a pu
arriver à penser que lui serait devenu envieux et charitable ? Il n’a
jamais fait quoi que ce soit pour se retrouver responsable de ce cervelet en
ébullition constante. Et il se serait bien passé de cette maudite tâche allant
lui prendre une grande partie de son éternité.
- Oh ! Tu as vu ? Tes ongles s’allongent.
Ah ! Ils se courbent.
C’est une nouveauté très intéressante à étudier.
Cependant, Satanicorpus en soupire.
- Et bien sûr, tu vas me dire que je n’ai pu hériter
de ce don parce que je n'ai pu faire d'actes diaboliques durant ma courte ex-existence.
- Non.
L’espoir qu’enfin, le suzerain puisse partager un des
hommages de son monde le fait jubiler.
- Ah.
- Cette faculté est réservée qu’aux démons de souche
non-royale.
Là, il enrage. Le dégoûté roi des rois en affiche un
visage angélique. Sa voix s’attendrit dangereusement.
- Et qui a décrété cet alinéa ?
- La nature. On naît avec ou pas.
Leçons de
restauration
- Je m’ennuie. Assieds-toi, Mort. Mangeons ensemble.
Le visage de ce dernier reste impassible à la requête.
Les règles sont les règles.
- Non. Aucun de vos sujets ne peut s’installer à
cette table.
Ce que ce prof est rigide. Le souverain en inspire
et expire bruyamment. Il n’arrive à comprendre que cet être ne puisse se
détendre davantage. Ce n’est pas lui, pourtant, qui se retrouve avec un
royaume, à protéger et gouverner, sur les bras dès sa naissance. Ce n’est pas,
non plus, lui qui n’a aucune marque distincte prouvant son appartenance aux
Enfers alors qu’il en est le suprême. Et puis, du bout de la fameuse table, si
un individu essaye de voir Satanicorpus à l’autre extrémité, il n’en pourrait
distinguer qu’une silhouette. À l’instar des couloirs, les pièces et les
meubles de ce domaine sont surdimensionnés. Le jeune homme, ayant l’habitude
d’un habitacle plus réduit, s’en est d’abord émerveillé. Mais, à quoi sert ce
grandissime si personne d’autre que lui ne peut s’en servir ?
- Tu trouves qu’il n’y a pas assez de place pour les
recevoir ?
- Vous ne pouvez vous rabaisser ainsi, ô roi.
- Je ne compte pas leur faire la révérence.
Mort serre les dents. C’est le seul moyen qu’il ait
trouvé pour se contenir, sans que son humeur du moment puisse être distinguée,
face à la répartie de ce... cet...
- Tu sais que quand tu grimaces ainsi, tu as deux
canines pointues qui s’allongent ?
C’est pour mieux croquer les jeunes démons de son
espèce. C’est ce que le précepteur pense et a envie de crier. Toutefois...
- Je n’avais pas l’intention de vous faire peur, ô
maître.
Après tout, il est trop tard pour se débarrasser de
cette tare. Mort a été le seul à ressentir l’arrivée du suprême. Il a donc été
désigné d’office pour son éducation démoniaque. En y réfléchissant, s’il
n’avait vraiment voulu de ce rôle, il lui aurait été facile de se désister en
ignorant cette perception. Ainsi, le pernicieux ne serait pas né, et lui
n’aurait pas eu à user de ses neurones pour répondre à ce questionnaire
ambulant.
- Peur ? Qu’est-ce que c’est que ça
encore ? Puis, je m’en fiche ! En fait, je veux juste savoir
pourquoi, moi, je n’ai pas d’incisives si longues et pointues.
- Vous êtes trop jeune. Elles feront une poussée à
votre majorité.
- Et je pourrai les faire apparaître et disparaître
comme les tiennes ?
- Oui.
- Ah.
Satanicorpus souffle. Décidément, toutes les bonnes
choses doivent attendre, tel ce repas se faisant espérer.
- J’ai la dalle.
- Cela prend plus de temps aujourd’hui, car le
cuisinier a eu du mal à découper la viande.
Le nouveau-né, dont l’estomac gigote depuis sa
sortie du bain, s’irrite, aussitôt, du manque de professionnalisme de son
personnel.
- Qu’est-ce que c’est que ce cuistot ne sachant
tenir un hachoir ?
Le jeune couronné est presque certain qu’il n’y a que sa
demeure possédant un chef aussi bas de toque.
- Le problème est survenu de la nourriture,
elle-même, ô suprême.
- Ah ?
L’un des serveurs a averti Mort des ennuis en
cuisine, dès leur entrée dans la pièce.
- Oui. Elle n’arrêtait de bouger pendant que le
marmiton la débitait en morceaux.
- Alors, si les bestioles s’en mêlent aussi...
J’espère que ça ne va pas en gâcher le goût.
- Oh, ne vous inquiétez pas, ô maître ! La
viande a dû baigner dans son sang toute la matinée avant de s’en vider assez
pour que le chef puisse continuer à la trancher tranquillement de son vivant.
Elle en sera assurément dure à souhait.
Puisque la terminaison de ce rituel semble
appétissante, le fait de patienter, Satanicorpus l’accepte. Cependant, histoire
de passer ces quelques minutes de plus à jeun...
- Et qu’y a-t-il d’autre à manger ?
- De la volaille.
- C’est si long à faire ça ?
- En premier lieu, il faut prendre soin de mal les caler
afin de les plumer à son aise. Leurs cris sont assourdissants, mais on s’y
habitue vite.
Le visage sombre du professeur reste flegmatique en
donnant cette leçon, sur les spécialités culinaires du royaume, à son élève
écarquillant les yeux à chaque étape de la préparation.
- Pour ce déjeuner, elles ont été préparées à la
cocotte. Leurs chairs se sont mises à crépiter au même moment que ces volatiles
arrêtaient de tenter de fuir du faitout. Agrémentés des légumes, tout frais
sortis d’une corne d’abondance, ils n’en seront que plus horribles.
- C’est malin de me raconter tout ça.
Un bruit explicite arrive du ventre de l’intéressé.
- Maintenant, j’en suis encore plus affamé.
Miraculeusement, la porte s’ouvre à cet instant, et
le premier plat recouvert est posé devant le souverain. Ne tenant plus,
celui-ci soulève la cloche et la replace illico en sa position initiale. Rien
ne transparaît du visage royal. Une voix placide intime juste :
- Faites venir le cuistot.
Ce dernier, comme tout habitant des Enfers, est bien
proportionné. Les bases de ses cornes, trois fois plus imposantes que celles de
Mort, masquent pratiquement tout le front. Le tablier, recouvrant le sublime
corps, étale la preuve du terrible combat ayant été livré au milieu des
fourneaux. Le vainqueur y arbore le rouge sang de ses victimes.
- Ô roi ?
Le bout de viande est exposé, sur le champ, à ces
yeux saphir.
- Qu’est-ce que c’est que ça ?
La colère du maître-coq s’affiche sur son faciès
dégoulinant de sueur. D’extraordinaires incisives s’allongent jusqu’au menton.
- C’est cette fichue chèvre qui s’est enfuie en ne
laissant qu’un gigot.
Pour mieux montrer son mécontentement, Satanicorpus
soulève le morceau de chair, feignant chercher...
- Et il se cache où, ce... gigot ?
C’est alors que Mort vient à la rescousse du
marmiton serrant les poings à en faire ressortir chaque veine et muscle
composant ses bras.
- Il arrive parfois que la viande réduise à la
cuisson, ô maître.
D’un air dubitatif, le suprême lorgne de côté son
éducateur. Le silence perdure avant qu’il ne le rompt.
- Soit... Espérons cependant que la volaille ne
décide pas de me mettre à la diète, également, en n’ayant laissé qu’une plume
qui deviendrait un duvet à force de mijoter.
Sur ce, la mini cuisse est engouffrée en une fois et
croquée en deux mouvements de mâchoires.
Leçon de vol
- Par les cornes de... Peuh !
Une heure a passé depuis le soi-disant repas
gastronomique. L’insatisfait passe les portes d’une nouvelle pièce, en traînant
les pieds. En fin de compte, tous les mets avaient rétrécis. Jusqu’au
petit gâteau n’ayant pas daigné monter malgré la levure incorporée dans la
pâte. Ce qui faisait que l’homme, à cette seconde, avait toujours faim.
- Voici notre pire instructeur
de vol.
Cette nouvelle information ayant éradiqué toutes
pensées sur son expérience précédente...
- Vol ? Larcin ?
Depuis quand lui, le roi des rois, était destiné à
devenir un cambrioleur ? On n’allait tout de même pas lui annoncer que son
royaume était le plus pauvre qu’il soit, si ?
- Il y a erreur, ô roi. Je suis l’un de vos princes.
Je me nomme Belzebuth. Pour cette leçon, nous allons commencer par ouvrir vos
ailes et vous faire faire votre premier envol. Votre baptême de l’air.
- Mes ailes ? Quelles ailes ? Depuis quand
j’ai des ailes ?
Mort se penche, prestement, à l’oreille de son
comparse. Après tout, il faut le mettre au courant. Un homme averti en vaut
deux.
- C’est un interrogateur né. C’en est assommant.
- Il est encore jeune. Je comprends.
Le vieux de la vieille, en ayant connu des vertes et
des pas mûres, décide donc d’user de constance.
- Je répondrai à toutes vos questions, ô maître.
- Où sont mes ailes ?
- Leurs ouvertures sont dans votre dos.
- Ces deux coupures ?
- Oui, ô roi.
- Ah. Ce n’étaient donc pas des trous
d’aération ?
La surprise est telle que le prince en balbutie.
- A... Aération ?
Quant à Mort, il soupire face à l’inassouvie
imagination de son élève, avant de prendre congé. Il va enfin avoir un moment
de répit. Il pourra en profiter pour se plonger dans la lecture d’une romance
humaine, installé confortablement sur un fauteuil mis à sa disposition dans le
corridor. Il ferme donc la porte derrière lui, avec un certain soulagement
d’avoir passé le flambeau à son compère. Hélas, à peine quinze minutes sont
passées lorsque Belzebuth sort à son tour. Bras ballants, corps avachi, traits
tirés et peau d’une blancheur cadavérique, le prince se poste à quelques pas de
lui.
- Alors ? Comment cela se passe ?
- Ce quart d’heure avec lui était déjà... mortel.
Le supplicié tombe, instantanément, inerte au sol.
La voix de son bourreau retentit à la seconde suivante.
- Hé ? Belz... Ben, qu’est-ce qu’il a ?
Satanicorpus stoppe au plus près du défaillant. Du
bout du pied, il remue l’inconscient.
- Hé ? Ce n’est pas le moment de faire une
sieste.
Mort, s’étant redressé à la chute, tente d’expliquer
que...
- Je crois qu’il s’est évanoui d’épuisement, ô
maître.
- Et ça se dit démon ? Réveille-toi et finis ta
leçon. Fainéant !
À ces mots, le pied effectue un tir au but lançant
le corps inanimé contre le mur. À la projection, la pierre blanche s’éclabousse
de rouge.
Le professeur principal soupire. Sa pause a été de courte durée.
- Si vous pouviez éviter de tuer vos gens, ô
suprême.
- C’est que je les pensais plus robustes.
- Votre force n’a pas d’égale en ce royaume.
- Bon, ben, j’essaierai de me contenir. Mais c’est
embêtant. Il n’avait pas fini de m’instruire. Quand est-ce qu’il va
renaître ?
- Personne ne le sait par avance. Pour vous,
l’attente a été de plus de quatre cents de nos années.
- Eh ben ! Vous avez dû vous ennuyez sans moi,
tout ce temps.
Ennuyé n’est pas le mot qu’aurait utilisé le lecteur
devant, à présent, laisser de côté son roman pour...
- Rentrez dans cette pièce. Je vais devoir finir la
leçon de cet après-midi.
Ce qui est fait sans réticence aucune. Et après,
quelques modalités de mise en pratique...
- Tenez-vous plus perpendiculaire au sol...
Attention à ralentir, mal sang !
Ça fait cent fois que je vous le dis, ô roi.
- Par les cornes de l’enfer ! Mon levier de
vitesse interne est hors contrôle. Je peux pas rétrograder.
En effet, son élève pilote effectue un rase-motte
aussi rapide que l’éclair. Bien entendu, Mort doit s’affaler tout aussi diligemment
au sol, afin d’éviter d’être couper en deux par cet aviateur de pacotille
poursuivant sa course folle droit devant, face au mur. À ce moment, une profane
pensée vient flasher dans son esprit démoniaque. Il en murmure une courte
prière en se redressant.
- Continue dans cette direction, vers un splash de
commémoration. Que je crie enfin libération, à cette insatiable obligation.
Insatiable ? Ce gamin l’est. Il veut tellement
tout savoir sur tout qu’il vous en fatigue de questions. Seulement, a-t-on déjà
vu un roi des rois aussi intéressé d’en connaître autant sur tout ? Les
royaux prédécesseurs étaient plus captivés par la soudaine puissance leur
incombant qu’au reste. Son Satanicorpus, lui, a eu un sourire machiavélique
excité de bonheur à la simple réussite du déploiement de ses ailes. À ce
souvenir, le corps de Mort réagit de lui-même et bondit. Dans l’élan, les
larges et puissantes mains attrapent les souveraines chevilles. L’homme se
retourne tout en les ramenant à lui alors que son propre pied se lance et se
plaque contre l’impérieux torse afin de renverser, dos au sol, son ardent
élève. L’impact qui s’en suit, est si violent qu’il en brise les dalles du
parterre.
- Tu m’as sauvé, Mort.
- Un mauvais réflexe, ô maître.
Non mais, qu’est-ce qu’il a encore fait ?
Pourquoi son bon samaritain lui en veut autant ?
- Soit. Alors, lâche mes jambes et retire-toi de
dessus moi, que je puisse me relever.
Le surplombant exécute l’ordre sans broncher. Un
changement s’est produit en lui. Une chose lui ayant semblé impossible jusqu’à
présent. Sa fonction d’éducateur ? De problématique elle est devenue d’une
importance capitale et décisive. Et...
- Et hop là !
- Mais qu’est-ce que... C’est incroyable !
Incroyable ? Bien sûr que Satanicorpus l’est.
C’est inné chez lui. Seulement...
- Ah. Quoi ?
- Vos ailes !
- Quoi mes ailes ?
- Vous les avez rentrées tout seul, au bout de cent
vingt minutes, ô roi.
Le souverain fait une moue. Dire qu’il tente, depuis
des heures, de dégripper cette figure austère et qu’il suffit de ce simple
geste tombant sous le sens pour entrevoir de l’admiration s’y afficher. Ça en
est décevant.
- Je ne vais pas me trimballer avec ces trucs
ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Même si ça me rend encore plus affreux que je ne
suis.
- Mais, normalement, il faut compter au moins une
semaine avant de pouvoir comprendre comment les faire disparaître.
- Une semaine ?! Est-ce que mes sujets sont
définitivement idiots ?
Mort arque un sourcil. Ce gamin est surdoué. Aussi, l’homme
va prendre son courage à deux mains et s’habituer à ce fichu caractère lui
ayant été octroyé à la naissance.
- Disons qu’il faut toute la patience de Belzebuth
pour en éduquer les fondements.
Satanicorpus en est maintenant persuadé, les
individus, dont il doit protéger l’existence, ont un...
- Intellectuel de zéro pointé.
Il en soupire.
- Rassure-moi, Mort. Il t’a fallu combien de temps,
toi ?
- Une journée entière.
À cette nouvelle, le roi décide que son prof
principal mérite qu’il fasse l’effort de l’estimer plus que les autres.
- Tu resteras donc mon conseiller à vie.
Conseiller à vie ? L’attitré en souffle. Voilà ce que c’est que
d’être trop bon. On se voit instantanément enchaîné à un être maléfique pour
l’éternité.
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