B'jour !
Merci pour votre fidélité,
à cette suite des extraits
de ce manuscrit revu.
Bonne lecture !
France, 1988
Perdu
— C’est si triste.
Toutes mes condoléances.
La main lâche
immédiatement la sienne avant que celle-ci soit saisie par une autre, et que
des commentaires tout aussi superflus jaillissent d’un nouveau faciès austère.
— Courage, mon garçon.
Patrick en a marre
de ce défilé de têtes inconnues. Qui sont ces gens ? Jamais il ne les a
rencontrés ces dix-huit dernières années de sa vie. Ces dix-huit années passées
avec sa seule famille sur terre.
— Est-ce que ça
va ? C’est malheureux ce qui est arrivé à vos pauvres parents. J’espère
qu’ils n’ont pas souffert ?
Là, c’est le pompon.
— Qu’est-c’ que j’en
sais ? J’étais pas avec eux lors de l’accident, et encore moins au moment
où la voiture a pris feu. Les flammes m’ont pas cramé au point d’ devenir
momie, comme eux, moi. C’est c’ que vous vouliez savoir, ou désirez-vous
connaître plus d’ détails croustillants ?
La figure méconnue
pâlit. D’un coup, le bras de Fine est saisi, et on l’emmène loin de ce cirque,
au milieu des allées de tombes. Quand enfin la foule ne ressemble plus qu’à une
masse noire, Marquis stoppe leur marche rapide. Ici, Patrick explose de colère.
— Mais qu’est-c’
qu’ils croient faire ? J’viens pour mettre mes parents dans un trou, et,
eux viennent prendre des renseign’ments pour étoffer leurs futurs commérages.
C’ sont qui ces pervers du malheur ? Et pourquoi c’est moi qu’ t’as fait dégager
d’ là-bas ? J’ai plus d’ droits qu’eux d’y être.
Son meilleur ami ne
cille aucunement à ses blâmes. La figure métissée continue à rester fermée à
ses reproches. Patrick réalise alors que dix-huit ans de bonheur et de sécurité
viennent de finir. Tout a cessé dès que les corps calcinés ont été identifiés
comme étant ses parents. Aujourd’hui, il est seul. Seul et perdu. Aux yeux de
la loi française, il est majeur. Aux yeux de la société, il doit pouvoir continuer
sans aide aucune. Il est vrai qu’il hérite d’une certaine fortune, mais il n’a
nulle expérience du monde des adultes. Le jeune homme, tout juste sorti de
l’adolescence, vient d’être projeté dans cet univers impitoyable auquel il doit
faire front. Pourtant, à cette seconde, il souhaite juste pouvoir se tapir dans
un coin, un angle le protégeant de cette réalité.
— J’peux pas… Maximilien. J’pourrai pas survivre.
— Tu le feras.
— Comment ? Comment ?
Dis-moi comment ?
La peur a envahi
tout son être. C’est la première fois que Fine ressent de la frayeur.
— Allez ! Relève
la tête. Et dis-toi bien que tu n’es pas seul. Tu peux croire en mon amitié,
Pat.
Marquis s’est avancé
à quelques centimètres de son ami, tremblant de désespoir. Celui-ci, il ne l’a
pas vu, ces jours derniers, verser une larme. Pourtant il était là quand son
propre père, l’associé des Fine, est venu l’avertir de leurs décès. Il était
là, lorsque son ami est allé voir leurs dépouilles noir charbon. Il était à ses
côtés pour choisir le lieu de leur sépulture, leurs lits de défunts, leur
cérémonie d’adieux. Il s’est tenu auprès de lui durant cette dernière, mais, pas
une fois, il n’a vu son presque frère montrer de la tristesse. Rien, jusqu’à
cet instant. Et c’est pour cela qu’il enserre cet être, maintenant, aussi fortement
que possible, tandis que les flots salés se déversent enfin sur son épaule et
qu’un cri de douleur s’étouffe dans le tissu de son costard.
Le père de Marquis
lorgne les deux silhouettes au loin. Il a attendu, comme son fils, que Patrick
réalise tout ce qu’il vient de perdre. Et il en respire pour ainsi dire
mieux de voir ces corps enlacés.
— Vous savez, il
serait bon qu’on ne lui laisse pas l’argent de ses parents, sans une tutelle.
L’homme détourne son
regard sur celui ayant lâché ces mots. Les mâchoires serrées, il contient son
envie d’insulter ce parasite cherchant une opportunité afin de se saisir du
pécule légué. La petite paume de sa femme, enserrant la sienne, finit par lui
rendre son calme légendaire.
— N’ayez crainte.
Les Fine m’avaient désigné pour gérer cela, dans ces circonstances.
— Vraiment ?!…
Mais si vous avez besoin…
— Fine et moi
n’avons jamais vu l’utilité de vos services, en montant et développant nos
entreprises. Avec Patrick, nous continuerons donc comme il a toujours été fait.
Merci de votre venue.
Un froid s’abat sur
l’assemblée, composée d’hommes et de femmes tous aussi hypocrites les uns que les
autres. Les vautours se dispersent, dans la seconde. La file des condoléances financières a soudainement
disparu.
— Pat a été bien
élevé. Il s’en sortira, avec notre soutien.
Marquis sourit à son
épouse, ayant prédit cet avenir heureux de son accent japonais.
— Tu as raison.
Le couple attend, là, les deux amis revenant plus sereins. Puis, ils assistent, en petit comité respectueux, à la fin de la mise en terre des êtres aimés.
Suite des extraits,
la semaine prochaine.
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